Les lectures d'Antigone ...

28 janvier 2015

Biographie d'un inconnu, Fabrice Humbert

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 "Je n'avais rien. Pas d'adresse, pas de gens que Paul avait pu connaître, pas d'entreprises où il avait travaillé. Mais Dantès me défrayait, j'avais donc le nerf de la guerre : l'argent. Le reste tenait de l'opiniâtreté et de la chance."

Difficile de regarder en face son statut actuel de nègre alors que l'on a tant voulu être écrivain. C'est pourtant ce que Thomas d'Entragues vit, il écrit des livres pour des sportifs célèbres et laisse dormir dans un tiroir ses ambitions littéraires. Cependant, un beau jour, un riche homme d'affaires obscur, Victor Dantès, lui passe une commande surprenante. Il s'agit d'écrire la biographie de son fils, un jeune homme que son père n'a jamais connu, ou même reconnu, et qui s'est enfui depuis quelques années aux Etats-Unis dans l'espoir de devenir scénariste. Thomas se lance donc à la poursuite de Paul, part suivre ses traces de l'autre côté de l'océan, se coule dans la peau du garçon, ou plutôt se glisse tout à côté d'une vie dont il apprend rapidement les moindres détails... et notamment les amours interdites avec une jeune Laura encore mineure.

Dans ce roman, ce sont sans aucun doute les références littéraires et le style de Fabrice Humbert qui m'ont le plus marqué et plu. Et oui, car j'ai été séduite, il faut bien l'avouer, par l'épopée de cet homme, biographe d'un autre, qui se trouve en ne se cherchant pas. L'auteur a su finement jouer de la mise en abyme, alors que nous suivons un écrivain, écrivant sur un autre écrivain, qui lui même filme ses contemporains. Quant aux références littéraires, on pense naturellement assez vite au Edmond Dantès du Comte de Monte Cristo, et aussi au cours de la lecture au Humbert Humbert de Nabokov amoureux d'une Laura/Lolita bien trop jeune. Je suis certaine que j'ai laissé s'échapper quelques autres indices, mais les découvrir disséminés ici et là m'a vraiment fait sourire. On pourrait reprocher à ce titre son classicisme apparent, sa lenteur, mais comme il y a quelques années pour ma lecture de Karoo de Steve Tesich [clic], je dirais oh mon dieu comme un peu de littérature fait aussi du bien de temps en temps... Ce roman est un subtil coup de coeur dans lequel j'ai été heureuse de plonger le nez ! Je ne connaissais pas Fabrice Humbert, mais maintenant que les présentations sont faites me reste seulement à continuer de le lire.

Editions du livre de poche - 5.90€ - 14 janvier 2015

La lecture de Clarabel

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26 janvier 2015

Graffiti (atelier d'écriture)

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J'ai gravé nos deux noms sur un arbre. J'ai appuyé très fort pour bien marquer le bois avec mon canif. Précise, je n'ai pas oublié l'accent sur la deuxième voyelle de mon prénom. Malgré ses défauts, ma signature me semble parfaite. Pourtant, le marquage est grossier, le trait enfantin, mais peu m'importe. L'acte achevé, j'ai enlevé délicatement les épluchures résiduelles, elles ont volé dans le matin. Avant, j'aurais pesté contre le geste, eu envie de gifler son auteur. Et maintenant c'est moi qui offense. Tout arrive. Mais jamais je n'avais été aussi amoureuse avant. C'est comme un message que j'envoie à l'univers, au tout divin, à qui voudra. Pour que tu m'aimes. Debout dans le froid, j'ai envoyé un baiser à l'image de nos deux noms réunis. Et puis, j'ai serré cet arbre dans mes bras, cet arbre qui portait soudain le poids de notre destin, je lui ai dit tout bas tout l'espoir que je mettais en lui, l'offrande derrière le sacrilège. Qu'il me pardonne et qu'il m'aide. 
Je fais ce trajet tous les jours pour aller travailler, je longe cette rangée de troncs qui portent sur eux les marques d'amoureux supposés. Je sais que la plupart des coeurs sont dessinés par des gamins blagueurs qui cherchent à provoquer le copain ou l'amie rougissante. Le mien, plus gros, semble de la même veine, il disparaît au milieu d'un flot de rires. J'aime assez l'idée, puisque nous aimons rire ensemble, et qu'avec toi je retrouve mon enfance. Je chaparde dans l'éclat de tes yeux tout ce qui me manque, la légèreté du garçon avec qui partageais mes jeux autrefois. Mon dieu comme tu lui ressembles. Plus bas, la rivière coule, et j'aimerais qu'elle m'emporte ailleurs, mais seulement si mon voeu s'efface ou que l'arbre est coupé. A être ainsi tailladé, il ne vivra plus très longtemps. Est-ce un mauvais présage que de confier ses pensées secrètes à un arbre déjà mort ? Ce chemin, ce passage entre mon appartement et le lieu où je te rencontre parfois, semble pourtant figé dans un temps, immuable, toujours silencieux et serein, comme s'il attendait que ma vie change ou que soudain une sirène retentisse. Hier, en gravant nos deux noms sur cet arbre, j'ai peut-être modifié quelque chose, transformé en toute conscience le paysage, bougé. En refermant mon canif dans un claquement sec, en souriant à notre mariage de bois, j'ai eu envie d'y croire.

Une photo (de Julien Ribot), une inspiration, et au final un texte ... tout ça pour l'atelier d'écriture de Leiloona [clic ici]. Heureuse de retrouver l'écriture après une semaine d'abstinence.

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25 janvier 2015

La Saison des mangues, Cécile Huguenin

lasaisondesmangues

 "Qu'importe, se dit-elle, si c'était à refaire elle retournerait dans le temple de Kanchipuram s'asseoir sous le manguier magique à quatre troncs qui exauce les souhaits."

De nos jours, à Paris, une femme tente par les épices de retrouver les saveurs de son pays et de son enfance. La mère d'Anita, d'origine indienne, a été mariée autrefois par son propre père à un Major anglais fortuné et en vue. Mais Radhika vit un calvaire en Angleterre, près de cet homme qui s'avère tyranique et rigide, et ne s'en sort qu'en empoisonnant son mari. Elle fuit avec sa fille en Inde et rencontre dans l'avion François, un jeune homme sympathique et féru de culture indienne, qu'Anita finira par épouser. Mira, à la peau couleur de mangue, est l'enfant de ce couple. Lorsque ces derniers décident de vivre à Paris, inquiets pour la santé défaillante de François, l'enfant peine à trouver sa place. Porteuse de diverses origines, c'est finalement plus tard en Afrique qu'elle se sentira chez elle, un petit albinos qu'elle a adopté, prénommé Yacou, dans ses jupes. Laurent, un jeune garçon d'origine plus bourgeoise, en quête d'identité et d'humanitaire, la découvre ainsi. Entre eux deux naît tout de suite une grande complicité, comme si les deux jeunes gens se connaissaient depuis toujours... 

J'ai passé un excellent moment de lecture avec ce roman d'une belle sensualité qui propose également de beaux portraits de femmes. Le personnage du jeune garçon, Laurent, n'est cependant pas en reste. Il est sans doute effectivement celui qui m'a le plus intrigué et intéressé dans ce texte. La Saison des mangues est un curieux récit, qui semble parfois partir dans tous les sens, faire fi de la chronologie, frôler le surnaturel, le délire psychologique, puis retomber des deux pieds dans un réel rassurant et bienveillant étonnant, comme si tout à coup quelqu'un avait rallumé la lumière. Il est tentant au début de cette lecture de penser que l'auteure va s'enferrer dans un roman purement indien mais la narration sait avec légèreté déjouer les pièges de l'attendu et nous emmener dans un voyage finalement aussi imprévisible que dangereux. A découvrir.

Editions Heloïse d'Ormesson - 17€ - 15 janvier 2015

Un très bel article de Sarah par ici [clic] 

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24 janvier 2015

Bon week-end !

[Depuis ma grosse fatigue de l'an passée, je suis obnubilée par la danse et le mouvement physique des corps. Et là je trouve réellement ces danseuses magnifiques !] Sinon, pendant ce temps, je lis Biographie d'un inconnu de Fabrice Humbert, après avoir refermé La Saison de mangues de Cécile Huguenin, un très bon titre dont je vous parlerai bientôt. Et puis, j'ai décidé de zapper mon billet sur Elle s'appelait Tomoji, une BD de Jirô Taniguchi, éditée chez Rue de Sèvres qui est plutôt une déception... Quel dommage ! Malgré la beauté du dessin, l'histoire est bien trop fade, et l'envie de vous en parler ne vient pas, me bloque plutôt. Alors, je contourne l'obstacle comme ça. Vous pouvez lire un billet d'Anne [ici] qui partage mes bémols. Bon week-end !

(Oh, enfin, j'allais oublier... de nouveau lundi matin vous retrouverez ma participation à l'atelier d'écriture de Leiloona, après une semaine de silence.)

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18 janvier 2015

En cheveux, Emmanuelle Pagano

encheveux"Du châle, elle savait apprécier la valeur, la délicatesse, la souplesse du tricotage, la finesse des mailles, elle connaissait la rareté de la soie marine. Il était trop précieux pour le rabaisser en faire-valoir, en objet de séduction. Il allait avec ses cheveux, aussi blond qu'elle était brune, mais avec les mêmes reflets, et il allait aussi merveilleusement avec sa peau. Il était doux sur sa peau travaillée par le grand air. Les boucles qui s'échappent du galon chatouillaient cette peau au ventre, aux épaules, à la nuque, dans le dos. Elle se mettait nue devant le miroir pour l'admirer sur elle, elle tournait le dos au soleil pour qu'il lève dans le châle des blondeurs chaudes et consolantes, consolantes d'elle ne savait plus quoi. C'était le seul vêtement de valeur, le seul accessoire féminin qu'il lui plaisait de porter, mais toujours en cachette, et dont elle aimait, à même sa peau rêche, le contact reposant, envoloppant, remontant, depuis les fonds marins, du soleil dans ses mailles."

encheveux1

La narratrice a confié le châle de sa tante à un musée. Ce châle est précieux car travaillé en soie de mer, un fil soyeux élaboré par un coquillage bivalve, la grande nacre de Méditérranée. La rareté de l'objet lui a naturellement donné sa place dans les collections du musée des Confluences de Lyon. Alors qu'elle vient l'observer, obligée de le toucher avec des gants à présent qu'il ne lui appartient plus, elle laisse ses souvenirs remonter à la surface, ceux liés à son étonnante et libre tante Nella principalement, à Bice l'autre soeur discrète, mais également à son père, haute figure fasciste que les femmes de la famille craignaient beaucoup. La sensualité du vêtement se mêle à une histoire de fratrie trouble et tendue, exacerbée par d'anciennes affinités, une vision de la femme italienne conservatrice et des caractères forts. 

Retrouver l'écriture d'Emmanuelle Pagano est toujours pour moi un moment assez précieux. J'ai aimé être de nouveau plongée ici dans une narration qui, partant de l'objet et de la matière, sait aller vers l'imaginaire. Telle est d'ailleurs la volonté de cette collection qui convie des écrivains à traiter comme objet narratif un des éléments du véritable cabinet de curiosités que constitue le fond du musée des Confluences de Lyon. De plus, ayant eu le plaisir de l'entendre jeudi dernier lire quelques extraits de son prochain titre Ligne et Fils en lecture publique dans ma ville, j'ai pu faire le rapprochement entre ce récit et l'intérêt plus large de l'écrivain pour le tissage du fil. Elle nous a parlé de sa manière d'écrire, de ses recherches préliminaires, mais également de son plaisir de partir d'éléments concrets, presque terre à terre, le mot prose et prosaïque étant proches et complètement imbriqués dans son travail. C'est certainement ce qui me plaît beaucoup et me parle infiniment encore dans ce récit. J'ai hâte à présent de découvrir son prochain titre qui paraîtra début février chez POL.

Editions Invenit - Récits d'objets - 10€ - 14 novembre 2014

Les lectures de... Blablamia - Clara - Mirontaine - Pour en savoir plus sur cette collection [clic ici]

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17 janvier 2015

Hideway

[C'est amusant comme ça me rappelle mes 14 ans, la tenue qu'elle porte sans doute, son petit côté Madonna, et puis la danse, le rythme de la musique, la rue...] Sinon, pendant ce temps, je lis En cheveux d'Emmanuelle Pagano (rien à voir) que j'ai eu le grand plaisir d'écouter en lecture jeudi dernier. Pendant trente minutes, nous avons pu entendre des extraits de son prochain livre, Ligne et Fils [clic], que je vous recommande déjà chaudement et qui devrait sortir le 5 février. C'était un moment suspendu. J'ai été ravie de pouvoir échanger de nouveau quelques mots avec elle à l'issue de la séance. Mon billet sur En cheveux très bientôt... Bon week-end, déjà bien entamé !

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16 janvier 2015

Conception, Chase Novak

conception

 "Le lendemain matin, les jumeaux sont libérés de leur chambre par leur mère, qui semble pleine d'entrain pour attaquer la journée. Elle porte un blue-jean neuf, ce qui pourrait signifier qu'elle est vraiment allée dans un magasin. Malgré son sourire, Adam remarque une nouvelle trace de coup sur le côté de son visage. Alice et lui savent que leur père la frappe parfois. Mais il savent aussi que parfois, c'est elle qui le frappe. Et parfois, ils font semblant de se battre par jeu et il se passe des choses...
Secret de famille."

Alex et Leslie Twisden ont tout pour être heureux, l'amour, un bon travail, une maison bien située dans Manhattan, et beaucoup d'argent. Mais avoir un enfant manque à leur vie, Alex voudrait un héritier. Après de nombreux échecs, le couple décide de s'envoler vers la Slovénie pour la solution de la dernière chance. Ils rencontrent là-bas un étrange docteur Kiss qui leur administre un traitement brutal. Quelques jours plus tard Leslie est enfin enceinte. Mais sa grossesse est entachée de nombreux soucis esthétiques, sa pilosité augmente en effet de manière hallucinante. Heureusement, des jumeaux naissent finalement, Alice et Adam, aussi intelligents que beaux, et obéissants.

Ce qui m'a fortement attirée vers ce titre est l'allusion faite en quatrième de couverture par The New York Times à Rosemary's baby, un roman glaçant qui m'avait impressionnée plus jeune. Conception n'a pas vraiment la même qualité littéraire, loin s'en faut, mais fonctionne très bien dans son genre. J'ai bien accroché aux premières pages puis ai été très vite surprise par le tour un peu rocambolesque des évènements. Finalement prise par l'intrigue, j'ai ensuite été tenue jusqu'à la fin, le souffle coupé. Il est intéressant en fait de découvrir dans les premiers instants les sentiments contradictoires de Leslie face à la maternité et la volonté féroce d'Alex de poursuivre sa lignée. Constater ensuite que le passage en Slovénie (haut lieu de l'irrationnel ?) était une erreur est facile. Pour autant, le lecteur s'habitue à l'étrangeté d'Alex et de Leslie devenus parents, à leurs moeurs soudain animales, sauvages, et même dangereusement cannibales. Adam et Alice sont des enfants touchants et sensibles, projetés à leur corps défendant dans un monde qui les dépasse, certains de leurs vérités, condamnés à fuir leur parents, accrochés aux mains du seul homme qui accepte de les protéger, leur professeur. Ce roman est une lecture divertissante qui tient parfaitement en haleine et intrigue, mais également dérange car Conception a le talent de frôler au plus près le réel sans jamais tomber dans le grotesque.

Editions Préludes - 14.90€ - 6 janvier 2015

Un très bon billet (plus complet) sur le blog de Blablabla mia 

 

 

Posté par Antigone1 à 22:10 - - Commentaires [15] - Permalien [#]
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