Voici un texte émis suite à la consigne 62 du site Paroles Plurielles.

Il fallait s'inspirer de la photo ci-dessous et de l'incipit suivant : "Mes bien chers frères..."

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"Mes bien chers frères, vous vous demandez sans doute pourquoi je vous ai réuni, justement aujourd’hui, ici, tous les cinq. Vous vous en doutez certainement, l’heure est grave car rien ne pourrait me résoudre à vous éloigner de vos familles, de vos affaires si prenantes, de vos maisons, s’il n’y avait urgence et malheur, à venir.

Je suis votre aînée, et je vous ai vu naître et grandir, chacun. J’ai espéré, longtemps, qu’une sœur arrive parmi vous, vienne me tenir compagnie dans ma chambre, serre ses petits bras contre les miens. J’ai rêvé, longtemps, de douceur.

Et puis voilà qu’après avoir été fille unique et sœur, je suis devenue plus tard, bien malgré moi, votre mère.

Je ne regrette rien, lorsque je vous vois si bien installés dans la vie, si paisibles.

Je ne regrette pas ma jeunesse à veiller sur vos adolescences turbulentes. Je ne regrette pas ces soirées, vos fronts penchés, studieux. Je regrette, parfois, le silence après chacun de vos départs et cette maison à présent vide de rires et de cris, austère.

Je ne vous demanderai pas pourquoi vos enfants n’ont jamais franchi le seuil de cette porte. Je ne vous demanderai pas si ma solitude vous fait honte après vous avoir servi. Là n’est pas la question, ni l’urgence. Je n’ai plus de temps pour gémir.

Vous me voyez bien fatiguée, je le suis. Vous trouverez dans le tiroir de ce meuble – derrière toi, Arthur ! - une lettre qui explique tout, ce que l’on écrit d’ordinaire, dans ce type de situations.

Je sais que vous saurez faire ! Vous voilà si sérieux à présent.

Mes bien chers frères, soyez rassurés, il n’existe pas de secrets inavoués dans ce grand corps de femme qui vous fait face, ni dans cette maison. Je laisserai tout en ordre.

J’emporterai avec moi mes désirs, mes lectures et mes pensées…tout ce qui fait une femme, tout ce que vous ignorez."