grandoralIl faut venir la veille, parce que le jour-même, c'est trop difficile, épuisant.
Mais, venir la veille, ça veut dire aussi dormir ailleurs, quitter sa famille, pour une nuit se passer de la chaleur de leurs bras, du réconfort de leurs regards.
Affronter seule la bousculade. Prendre un train, puis un autre, guetter les horloges, les tableaux de départ, marcher vite dans des longs couloirs blancs, sales, sans air, éviter de croiser les autres, le plus possible, d'apréhender leurs vies, tout ce qui pourrait vous faire faillir, faiblir.
De Paris, on ne verra rien, à peine un boulevard encombré de voitures, des immeubles disgracieux, des parisiens. On ne vient pas pour cela, pour visiter, pour connaître, on vient pour autre chose, pour se vendre.
Une provinciale qui monte sur Paris passer le Grand Oral, voilà ce que l'on est, ou plutôt ce que l'on sera dans les yeux de ceux qui vont nous juger, tout à l'heure. Peu importe. Habillée comme pour une cérémonie, ou une fête, à laquelle on nous aurait demandé de participer au dernier moment, on est juste mal à l'aise, pressée d'en finir, remontée comme un automate au garde-à-vous. Jusqu'à quel degré de tension pourra-ton encore tenir sans que le mécanisme se grippe, s'effondre ?
Il faut venir la veille, c'est mieux, on a le temps comme cela de savoir que la vie qu'on aime c'est celle que l'on a pour soi, au loin. La mer à une foulée de voiture, des champs de blé pour voisins. Et non cette solitude acharnée que l'on a perçue dans le mouvement que l'on a fait hier, en ouvrant avec une carte, la porte d'une chambre anonyme dans un hôtel sans âme.

© Les écrits d'Antigone - 2010