la_couleur_de_l_aube"Des quatre coins de la ville, des feux montent des ordures empilés et nous brûlent les yeux. A la fin de chaque crépuscule, des pyromanes crucifient la misère de Port-au-Prince pour la faire taire. Nous avançons apaisés, à moitiés aveugles dans une brume mensongère. C'est le moment où la nuit descend sur le visage de Mère. Ce visage unique de qui ne part jamais, de qui reste pour toujours auprès de vous, malgré l'orage sur votre vie, malgré l'incendie qui la ravage. Le visage de Mère est un morceau de terre douce. Sur cette terre nous posons nos pieds nus sans crainte de nous faire mal. A tant vouloir fouiller la nuit, Mère est un bateau qui fend une eau noire. Elle avance mais ne va nulle part. A l'intérieur d'elle le silence est aussi profond que dans le grand ventre d'eau de la mer. Aurait-elle perdu le nord ? Elle a si peur de chavirer. Oui, si peur. Par moments la lune déverse de la chaux vive et, soulagée, elle scrute le monde dans cette blanche lumière. Et elle met le cap à nouveau vers l'attente de son fils."

Dans une maison de Port-au-Prince, on s'inquiète de l'absence du plus jeune frère de la famille, Fignolé. Quelque chose dans l'air, une menace, règne et nourrit l'angoisse. Angélique, infirmière sage et soumise, et sa soeur, Joyeuse, sensuelle et révoltée, enquêtent et parcourent la ville, tout en rêvant secrètement d'une vie meilleure qui donnerait sa part belle à l'amour et à l'apaisement...

Grâce au collectif édité par le Serpent à Plumes en faveur des sinistrés d'Haïti, j'ai découvert la plume de Yanick Lahens. Je voulais en lire plus, voici pourquoi j'ai ouvert ce livre-ci.
Mes impressions de lecture sont très complexes. Dans l'ensemble, j'ai beaucoup aimé ce roman, que je vous recommande. Yanick Lahens a une écriture extraordinaire, forte et sensuelle, terriblement évocatrice. Que de paragraphes à citer telles de petites perles... !! Par ailleurs, ce récit, à la texture apocalyptique, semble annoncer des terreurs à venir, politiques et physiques, et lorsque l'on songe aux évènements que cette île vient d'endurer, cela donne rétrospectivement froid dans le dos. Ensuite, je me suis attachée aux personnages à tel point que cet écrit m'a semblé trop court. Angélique et Joyeuse prennent la parole tour à tour, et l'on se prend à admirer ces femmes de caractère, sans hommes, qui luttent tout simplement pour vivre.
Mon petit bémol vient de "l'économie de moyens" que l'éditeur évoque en quatrième de couverture. Il m'a fallu de nombreuses pages avant de repérer les protagonistes, comprendre qui avait la parole, qui était qui, et cela me gêne toujours de devoir ainsi avancer dans le flou en lecture. Sans cela, ce titre aurait été sans conteste, un grand coup de coeur !!
Mais je chipote je chipote...
Car cela dit, je suis heureuse d'avoir ouvert ce roman, que je reprendrais bien à présent pour le relire une seconde fois, ce que je ne fais jamais d'ordinaire. Je suis heureuse de cette rencontre avec l'écriture de Yanick Lahens, que je vais renouveler dès que possible en lisant son premier roman Dans la maison du Père.
En somme, une lecture découverte qui m'ouvre quelques perspectives. Voilà qui est bien jubilatoire !

bouton3 Note de lecture : 4.5/5 - 20 € - Sabine Wespieser éditeur - Nov 2008 -

Biblioth_que_et_LALPour info, le blogoclub aura pour thème les auteurs haïtiens le 1er juillet prochain - Ce titre a reçu le prix RFO 2009 - Vous trouverez en cliquant sur le lien ci-contre la fiche du livre sur le site éditeur avec un extrait pdf à télécharger -