edouardboubatrapho

"Je suis assise là au milieu du monde, avec cette impression étrange d'être là sans y être vraiment. Je suis peut-être celle que vous venez de croiser ; cette ombre que vous n'avez pas vue... et pourtant si vous aviez levé un peu les yeux, si vous m'aviez demandé ne serait-ce qu'un sourire je vous l'aurais donné si vite... C'est dur d'exister au milieu de la foule, mais moi je prends mon droit d'exister parmi vous et si vous saviez comme c'est beau... Devenir une femme c'est un hurlement permanent, ça me fait mal c'est vrai. On a beau dire ce qu'on veut être une femme c'est renoncer à soi, à ce petit bout de chair que l'on trimballe depuis l'enfance, "mon petit coeur insouciant". On ne m'a pas prévenue que pour être une femme il fallait du courage. Avant j'avais les cheveux en bataille, l'écharpe mal nouée, le manteau ouvert au vent, les mains pleines de terre, le visage gelé par le froid, mais j'étais déterminée, et j'en avais du courage. Maintenant je suis perdue dès que je me regarde dans la glace, c'est qui cette femme avec ces formes, ces creux ? Moi j'voulais pas que la puissance d'une femme ce soit sa beauté ou même sa féminité, non... moi je voulais être une femme avec un coeur d'amazone, je voulais qu'être une femme ce soit de prendre des poignées de boue dans mes mains fragiles et puis de me peindre le visage avec, d'en étaler partout sur mon corps et offrir au monde toute cette force, toute cette maladresse. Mais avec les années je me suis aperçue que ce n'était pas si facile que ça, parce que au creux de mon ventre de femme, c'est tellement fragile, il y a un besoin terrible de tendresse, d'amour, de douceur et c'est tellement précieux, parce que ça aussi c'est une force..."

Extrait de Paroles de femmes - La liberté du regard - Librio - 3€ - Sept 2007

© Crédit photo : Edouard Boubat/Rapho