lagaiete

 "Ce qui est important c'est de tenter et réussir le coup une deuxième fois. Quel coup ? Toujours le même, mon obsession, ma hantise, le barrage contre le Pacifique de la tristesse héritée, la machine à pomper, siphonner, évacuer les chromosomes de chagrin venus du passé. Je déteste les familles, je déteste les gens qui sont fiers de leur famille, et veulent à tout prix que ça se sache, je déteste les arbres généalogiques, les lignées, les souches, les dynasties et, si je les déteste, si je m'arc-boute contre cette sorte de fierté qui parfois m'aguiche aussi, c'est parce que je sais que c'est par là que tout le mal arrive, le goût de la vinasse, le parfum de la mauvaise tristesse, les règles numéro 2 avec leur fatigue terrible dont je ne veux pas pour mes enfants. Stop.  On arrête tout. On fait un garrot. Un gros pansement. On bloque la propagation du virus. Il y a ceux qui se sentent menacés par les étrangers, les Roms et tout ça, pour moi, ce qui menace Angèle et Paul c'est l'inverse : l'extraction, l'ascendance, l'hérédité, l'atavisme, tous ces trucs dégueulasses dont je veux les libérer et dont j'ai juré une fois pour toutes qu'ils ne passeront pas par moi."

J'ai lu les précédents romans de Justine Levy à rebours [clic ici]. J'ai découvert ainsi son histoire particulière, principalement ses relations compliquées avec sa mère, belle, camée et négligente. Son père traverse ses écrits également, bien sûr, et puis il y a ses ex, son amoureux, le père de ses enfants, etc... Il est une chose certaine, que Justine Levy soit un personnage public ne m'intéresse pas, qu'elle pratique l'auto-fiction non plus. Je ne lis pas ses livres de cette manière. Je prends simplement plaisir depuis plusieurs titres à grandir avec son personnage miroir, Louise. J'aime la sincérité crue, sans artifices, de l'écriture de cette jeune-femme qui tente avec courage d'atteindre la normalité malgré un désordre intérieur apparent, et toujours à l'affut.
Dans La Gaieté, Justine Levy se complaît dans une maternité à la fois terrifiante, envahissante et réconfortante. Elle a décidé en effet dès la naissance de son aînée d'être gaie, de ne pas laisser la tristesse s'incruster dans cette nouvelle vie, dans cette nouvelle famille qu'elle a construite avec son compagnon Pablo. Ce n'est bien entendu pas si simple, un combat quotidien, elle fait de leur appartement un rempart coloré et joyeux, mais parfois le passé rend des visites impromptues et Louise entend dans sa voix des intonations familières et maternelles. Comment s'en sortir ? En s'appuyant très fort sur les bons moments vécus, sur l'amour qui l'entoure, et sur son compagnon, sur le père qu'il est naturellement, parce que c'est solide, un garçon.
Un intime et sensible moment de lecture.

Editions Stock - 18€ - Janvier 2015