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De toi, je ne vois qu'un torse, celui contre lequel je rêve de me blottir dès que la vie sort ses couteaux. Peu importe alors que tu sentes l'alcool, la cigarette ou la transpiration. Pour moi, tu sens bon, tu sens la maison, tu sens l'homme. Je suis une petite fille qui aime irriter ses joues à ta barbe, qui aime se blesser aux clous de ton blouson, qui aime quand tu prends ma nuque doucement pour me rapprocher de toi.
Ce serait tellement mieux cependant si tu ne m'envoyais pas ensuite très vite jouer, d'un mouvement toujours trop brusque. Les adultes ont tellement de préoccupations, d'affaires sérieuses à régler, besoin d'espace, ouf laisse moi tranquille, leur vie à mener. 
Tu sais, les enfants sont rudes, surtout entre eux, et je ne suis pas la plus forte. Tu n'as pas idée des trésors qu'il me faut déployer pour survivre parmi mes semblables. Et puis je suis si malhabile, avec mes tresses, ma blondeur, la candeur dans laquelle vous m'élevez, mes vêtements de travers, et les mondes que je me fabrique tout bas. Heureusement, les livres sont là, et lorsque je plonge dans l'un d'entre eux je peux enfin devenir quelqu'un d'autre, ce garçon courageux qui découvre une île mystérieuse, ou bien cette jeune fille orgueilleuse et têtue qui tient tête à plus riche qu'elle. Et il y a tellement de pays à découvrir dans leurs pages, de vies à vivre, d'énigmes à résoudre, de rôles à jouer, que je ne me sens plus seule, mais entourée, protégée. Certains personnages de papier m'accompagnent parfois sur le chemin de l'école, je les laisse avec regret à la grille. Les cris de la cour de récréation les dispersent violemment.
Je vois bien cette moue courroucée dont tu couvres ton visage lorsque tu me découvres plongée dans un de ces volumes que j'emprunte avec gloutonnerie à la bibliothèque. Tu aimerais que je sorte plus, que je m'amuse, tu me voudrais entourée de poupées, tu ne comprends pas. Tu ignores ce que je picore dans mes livres. Tu ne peux pas savoir que j'y puise un espoir insensé, combien j'y attends impatiemment et avec avidité la fin de l'enfance, comment je m'accroche à eux. 
Un jour, je glisserai mes bras dans les manches de ton blouson. Un jour, je pourrai appuyer mon front contre le tien et te donner à mon tour de la force. Un jour, je serai grande. 

Une photo (de Marion Pluss), une inspiration, beaucoup d'imagination, et au final un texte... tout ça pour l'atelier d'écriture de Leiloona [clic].  Et comme un petit écho à ce texte là... [clic]. J'ai fait des progrès. ;)