04 mai 2015

De la terreur (atelier d'écriture)

julien-ribot-atelier-ecriture

 Je profite du calme qui règne autour de toi, de la douce lumière apaisante de ton atelier, du sentiment de sécurité qui m'étreint et me prend dans ses bras dès que je suis là, assise à te regarder travailler le bois, pour te parler. Je sens qu'il est plus que temps de partager cela avec toi, la terreur. Tu m'écoutes. A peine as-tu suspendu ton geste sur mes premiers mots. Et puis les copeaux se sont de nouveau jetés dans l'air, avec leur odeur poussiéreuse et sucrée rassurante. J'ai pris ton mutisme pour une invitation à poursuivre mon histoire. J'ai vu à ton sourire, au geste doux de ta main pour nettoyer les scories de ta pièce, que j'avais bien fait. Alors, j'ai ravalé les sanglots qui remontaient dans ma gorge. Parce qu'il fallait d'abord que je te dise que la terreur était revenue. Comme la première fois. Même belle allure, même silhouette, même doigt pointé sur moi. Parce que la terreur a un corps, un visage, et des mots. Mais que sa grande force est de rester floue, vague, insinuante et fuyante. Comme la première fois. Je passe très vite sur la cause, ces petites enveloppes rectangulaires, blanches, que je trouvais autrefois en rentrant chez moi, le soir dans ma boîte aux lettres, et qui me promettaient l'enfer. La répétition de leur apparition, d'une régularité de plus en plus effrayante, la reconnaissance immédiate de l'écriture, ces lettres qui dansaient devant mes yeux à l'ouverture, le choc, la spirale, le gouffre qui s'ouvrait devant moi. Combien de fois me suis-je tenue ainsi, le souffle coupé, chancelante, dans le hall d'entrée de notre immeuble, la main crispée sur la rambarde de l'escalier ? A attendre que le sol m'engloutisse. Il y a des milliers de façon de disparaître, de fuir la douleur. Moi je disparaissais sur pieds. Mon corps prenait peu à peu de moins en moins de place. Peut-être qu'à force la terreur allait m'oublier ? Je me souviens de notre première rencontre, du regard sur mes hanches pointues, mes épaules et mes genoux. Nous avons tous les deux fait semblant de croire que tu n'aimais effectivement pas manger seul, pour instaurer nos rendez-vous, ce rituel qui consiste à descendre chez toi à l'heure du dîner, pour partager tes repas. Depuis des mois, tu me nourris, tu m'engraisses, tu prends soin de moi en silence, tu prends la place d'un père, ou celle d'un grand-père. L'amitié avec toi est si simple. Comment te remercier ? Je ne t'apporte que ma pauvre présence. Mais revenons à la terreur. Parce qu'elle est revenue. Et j'ai de nouveau revu le gouffre, la spirale, ressenti l'angoisse que le sol cette fois-ci réussisse à m'engloutir. Je me croyais guérie, à l'abri depuis la disparition subite des enveloppes. Mais la terreur a appris. Elle ne craint plus de me regarder aujourd'hui droit dans les yeux, elle envoie même des e-mails. Elle est apparue l'autre jour près de moi dans la librairie dans laquelle je travaille, a pris son temps pour choisir un titre, a semblé renoncer, m'a jeté quelques phrases avant de disparaître. Une collègue m'a soutenue alors que je vacillais. Tout le monde s'est inquiété pour moi. Puis, je l'ai vue hier devant une devanture, son regard me suivait dans son reflet alors que je longeais les vitrines. J'ai retrouvé sa folie, son désir de destruction, et j'ai reconnu la peur. Depuis mes dernières paroles, j'entends ton souffle s'accélerer. Tu attrapes finalement un couteau sur l'établi et le plante violemment dans le bois strié et profond. Et tu lèves ton visage doux vers moi. A présent nous sommes deux pour l'affronter, me dis-tu. Et j'imagine même que nous pourrions être plusieurs, puisque les gens t'aiment. Je n'y avais pas pensé. Et les sanglots retenus affluent alors que je te serre maladroitement contre moi. Je n'y avais pas pensé que l'amour pouvait vaincre la terreur, que je n'étais pas seule, et que déjà sa puissance s'éteignait un peu dans la pression de ta tempe contre la mienne. Parce que dans la quiétude profonde de ton atelier ce soir, dans la rivière de mes larmes qui ne tarissent plus, j'endosse la cuirasse invisible d'une guerrière désarmée, je prends la mesure de cette force que tu m'accordes, de celle qui existe déjà au creux de moi, et sens claquer autour de mon poignet droit le bracelet invisible qui me lie désormais à notre amitié. Merci.

Une photo (de Julien Ribot), une inspiration, beaucoup d'imagination, et au final un texte... tout ça pour l'atelier d'écriture de Leiloona [clic]. 

Posté par Antigone1 à 06:17 - - Permalien [#]
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03 mai 2015

Diane dans le miroir, Sandrine Roudeix

dianedanslemiroir"Je ne peux rien pour toi.
Je ne vaux rien.
Parce que la roue tourne, tu vois, c'est le jeu. Un jour, tu es une artiste, et un jour tu n'es plus rien. Un jour tu es nourrie par ton travail et c'est lui qui te fait courir danser rire. Et un jour il n'a plus de consistance. Plus de matière. Seul compte ce que tu ressens pour un homme. Seuls comptent le manque, l'attente, la peur qu'il t'oublie ou qu'il t'abandonne, et tous ces fils tordus et paranoïaques que ton angoisse tricote dans ta tête.
Seuls comptent la solitude et la mélancolie qui se dressent entre toi et les autres comme les barreaux d'une prison.
Tu le vois bien dans le miroir qu'on est seules, non ?"

Sandrine Roudeix a inventé dans son texte une nuit, celle où Diane Arbus aurait décidé de faire son autoportrait. Dans sa salle de bains, que la photographe a choisi pour cadre, la chaleur est étouffante, moite. Il faut décider du meilleur angle possible, du décor, pourquoi pas s'immerger dans la baignoire, nue. Mais tandis que l'accomplissement de son projet s'éternise, Diane se repasse le film de sa vie, sa rencontre avec son mari, la naissance de ses filles, ses parents, sa famille. Elle nous révèle comment lui est venu son désir de photographier, et comment elle s'y prenait dans les faits, à quel point en saisissant sur la pellicule les étranges et les bizarres, elle est allée au bout de ce qu'elle voulait faire, insistant pour conserver son format particulier, son grain, son individualité, sa manière de rencontrer ses sujets. Elle se confie à son miroir, à la petite fille qui ricane en elle.

C'est au travers du dernier livre de Laurence Tardieu [clic ici] que j'ai appris le nom de cette photographe dont je connaissais comme tout le monde quelques portraits. Et c'est ce qui m'a amené à avoir envie de lire ce roman là, pour approcher au mieux ce personnage, malgré l'évidente fiction. Tout de suite, l'écriture de Sandrine Roudeix m'a prise à la gorge, et je ne m'y attendais pas. La douceur régnait dans ses Petites mères [clic]. Mais j'ai aimé ça, tout du long, cette oppression de l'écriture, de l'ambiance suffocante du lieu, la sincérité dérangeante d'une solitude qui se scrute dans le miroir sans illusions d'une salle de bains. Rien n'est épargné au lecteur, de la sensualité brute au désespoir sans fards, mais l'intimité que crée Sandrine Roudeix avec son personnage est également douce, enveloppante, tendre et compréhensive, comme un emmaillotement qui prendrait toute une nuit à se tricoter. C'est très très beau, très difficile à lire aussi par moments, mais d'une unité parfaite, à dévorer dans un souffle. Un gros coup de coeur !!

Editions Mercure de France - 16.80€ - mars 2015

La revue de presse sur le site de l'auteure Le très beau billet du petit carré jaune (Sabine) !! 

 

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Posté par Antigone1 à 18:42 - - Permalien [#]
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02 mai 2015

Walking

[Christine, toujours... et une vidéo très en phase avec ma lecture du moment, je trouve] Car pendant ce temps, je lis en effet Diane dans le miroir de Sandrine Roudeix. Tandis que la pluie peint tout en vert tendre au dehors. Il y aura certainement un texte sur ce blog pour l'atelier d'écriture de Leiloona lundi, parce que j'ai très envie/besoin d'écrire... Mais je ne sais pas encore de quoi il sera question. Seules quelques phrases flottent dans ma tête, reviennent, certaines s'accrochent et repartent, elles sont souvent mon point de départ. A suivre... Bon week-end !

Posté par Antigone1 à 11:27 - - Permalien [#]
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01 mai 2015

En cours de lecture...

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 "Ce n'est pas beau de vieillir, non. 
Je ressemble à une gamine quand je suis de bonne humeur, mais quand ça ne va pas, quand la déprime me repeint en noir goudron comme ce soir, c'est fou comme je me transforme.
Ne me laisse pas comme ça.
Ne me laisse pas devenir une de ces pauvres femmes à demi enterrées que je vois passer dans la rue avec des yeux blancs gris et de grandes envolées autour de leurs problèmes de santé et de leurs amis qui les ont délaissés. Je veux rester celle que j'ai été. Je veux photographier celle que je suis encore."

Extrait de Diane dans le miroir de Sandrine Roudeix... On y entend la voix de Diane Arbus (devant son miroir)... et pfff ce que c'est bien.

 

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