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Je reprends mon cahier, celui dans lequel je te parle. Je ne l'ai pas rempli depuis plusieurs jours. Je m'habitue je crois à la distance nouvelle qui s'est établie entre nous. C'est du moins ce dont j'essaye de me persuader. Parce que, pour être honnête avec toi, je n'ai pas le sentiment de gagner tous les jours ma lutte contre l'affection que je te porte. Pourquoi m'as-tu trahi ? Tu savais pourtant combien j'avais souffert de la perte de mon précédent emploi, combien il était important pour moi de travailler, surtout depuis ce tête à tête avec Tom, les charges qui s'accumulent, ma maison, l'école, et toutes ces broutilles dont j'aimerais tellement me passer. Il me faudrait des vêtements neufs, une nouvelle couleur, des chaussures. Que penser ? Je t'ai vu il y a plusieurs semaines déjeuner avec mon ancienne chef de rayon, celle qui me méprisait. Et je te retrouve quelques jours après en compagnie de Marie dans son atelier. A quoi joues-tu ? Je ne sais pas si elle aura les moyens de nous garder tous les deux. C'est ce qu'elle nous a dit. Il faudrait que la librairie fonctionne bien, dès l'ouverture, et au moins au moment des fêtes. Je me suis mise à douter de toi, à me demander qui tu étais vraiment pour venir prendre éventuellement ma place. Et tu ne m'as rien dit, pensant certainement que ton sourire large et fier effacerait tout, et surtout mes questions. Je ne t'envoie plus de mails, mais toi non plus tu ne m'écris plus.

Je ne touche plus non plus le carnet où s'élabore mon livre, celui dont je t'avais parlé avant le silence. J'y ai posé pour l'instant mes rencontres, des visages et des voix. Tom a finit pas ranger les photographies que je laissais trainer partout sur le buffet du salon, prétextant la venue d'amis, un ordre à respecter, une certaine normalité. J'ai laissé sur le dessus de la pile les photomatons de ce garçon que j'avais rencontré dans le métro à Paris. J'avais vingt ans. Nous nous étions assis plusieurs fois l'un en face de l'autre dans une rame bondée, chacun avec son livre. C'était amusant, romantique. Un jour nous nous étions échangés nos numéros de téléphone dans un grand éclat de rire, prétextant que c'était un signe, ce face à face régulier. Il m'avait emmené boire quelques verres, m'avait embrassé. Je crois que nous aimions vraiment être ensemble mais qu'aucun de nous deux ne croyait reellement à notre relation, que c'était juste comme ça, un rapprochement ponctuel, mêlé de respect et de pudeur. Ce garçon s'habillait étrangement. Un jour, j'avais enlevé un à un ses nombreux pulls et T-Shirt. En dessous, son torse était maigre, enfantin et fragile, surprenant, il racontait une histoire que ses yeux soudain à nus confirmaient. J'avais les larmes aux yeux. Je me souviens l'avoir serré dans mes bras, longtemps. Mais qu'il était évident, alors qu'il cherchait à échapper à mon étreinte, qu'il n'y aurait pas de seconde fois, une nouvelle occasion d'intimité. Quelque chose que j'ignorais, qui resterait ainsi, collé à lui, avait tout brisé.

J'ai terriblement aimé les débuts de notre amitié. Nos échanges complices alors que nous courbions tous les deux le dos sous le poids absurde de cette enseigne qui s'affichait fièrement sur les gilets que nous portions tous. Le soir, par mail, je te parlais du départ du père de Tom, de ma solitude, de ce métier que je commençais à détester, tu me répondais toujours. Voir ton nom s'afficher dans ma messagerie me rassurait. Le monde tournait rond puisque tu étais là. Et puis j'ai commencé à te voir à l'extérieur, là aussi tu étais là. Maintenant, il me semble que tu es un étranger, que j'ai rêvé la confiance que je te portais. Que s'est-il donc passé ?

Une photo (de Kot), une inspiration, beaucoup d'imagination, et au final un texte, qui commence à faire une histoire, qui commence à ressembler à un livre... tout ça pour l'atelier d'écriture de Leiloona [clic]. 

Episodes précédents : Livre #1 - Livre#2 - Livre#3