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Tous les matins, résonne au loin un bruit de canon qui déchire nos tympans, et nous force à nous lever. Il provient visiblement de la ville la plus proche. Mais pour quelle raison ? Tous les matins, nous nous prenons tous dans nos bras, comme si c'était la dernière fois, l'esprit encore embrumé par la nuit, la mine sérieuse et souriante. Ici, dans notre village, nous sommes quinze, dix adultes et une poignée d'enfants. Plus loin, à quelques kilomètres de là, vivent d'autres personnes. Quatre adultes. Mais cela fait plusieurs semaines déjà qu'ils ne donnent plus de nouvelles. Ils évitent sans doute de se faire remarquer. En réalité, nous ne savons pas si ils sont encore vie, nous faisons comme si. La guerre civile est venue doucement creuser son nid, sans grands cris et fracas, dans notre quotidien. Il a suffit d'un changement de gouvernement, des restrictions, des lois de plus en plus hostiles. Et puis un jour, une partie de la population s'est soulevée, des insurgés ont manifesté, et tout à coup le pays était à feu et à sang. Lors des premiers cris à la radio, à la fin des programmes de télévision, nous nous sommes regroupés dans le village, étonnés de nous découvrir tous bienveillants, loin de la rivalité habituelle des voisins. Nous avons très vite compris que nous nous aimions suffisamment pour tenir à chacun d'entre nous. Il fallait alors s'organiser, préserver les enfants, améliorer les potagers, garants de notre survie, tout faire pour continuer à manger et à prendre soin de nous, sans l'école, le travail, les déplacements. Mais hier, un faon est venu se nourrir dans la main de ma fille. Les animaux quittent la forêt, cherchent du réconfort. C'est plutôt mauvais signe. Sommes nous donc cette fois-ci physiquement en danger ? Je voudrais savoir ce que le reste du monde a prévu pour nous. Sans doute pas grand chose. Et le soleil est là, qui écrase tout de sa lumière lucide, donnant le sentiment que rien n'a changé, distribuant son espoir fou. Le printemps arrive, malgré tout, malgré la terreur. Sur l'herbe tendre, les enfants jouent. Mais l'alerte est réelle, et je prépare ce soir avec ma femme trois sacs à dos. Les voisins sont venus nous donner un coup de main, quelques provisions. Ils vont rester encore quelques temps dans le village, avant de prendre la route à leur tour. Nous ne pouvons nous permettre de nous déplacer en bande. Les yeux sont humides, les voix plus douces, les peaux se touchent à la moindre occasion. Elles disent je vous aime, vous nous manquez déjà, ne nous oubliez pas, et surtout prenez soin de vous... elles disent juste ce que les peaux savent dire quand la parole est sans voix. Je voudrais avoir le choix.

Une photo quelques mots... tous les autres liens de l'atelier d'écriture sont chez Leiloona [clic] - Photo de Vincent Hequet

Alors que j'avais déjà rédigé ce texte, le billet d'Enna [ici] a fait un drôle d'écho à celui-ci. N'hésitez pas à cliquer et à soutenir son action... Marathon de Paris d’Anne Gilles pour la Syrie avec l’UNICEF. Merci.