10 décembre 2009

Fragments de bleu, Catherine Leblanc

fragments_de_bleu"Quand surgit la haine dans mon amour, ce qui me sauve, c'est qu'elle ne gagne pas. Quand s'installe la fatigue dans mon amour, ce qui me délivre, c'est ma colère. Le seul état que j'ignore, c'est l'indifférence. Toujours, toujours je te cherche, et chaque fois, tu me trouves."

Une femme se penche sur sa vie, sur son amour déjà vieux de trente ans, sur tout ce qui façonne son quotidien au présent et au passé, sur ce temps qui passe, qui fuit et dont on ne retient souvent que des fragments, des souvenirs, des pans de bleu qui éclairent notre route, notre ciel.
On l'imagine la cinquantaine passée. Et elle avoue, sincère, ces luttes laissée sur le côté, les enfants grandis, ces deuils à intégrer...
Elle s'adresse à son compagnon, mais aussi à elle seule, dans un récit intime attentif à l'instant, vibrant.

On pourrait penser que l'auteure élabore seulement dans son roman un constat de vieillesse mais il n'en est rien... Le récit de Catherine Leblanc annonce délicatement les prémices d'une nouvelle histoire, riche de son passé, vive de nouveaux désirs, une vie emplie de la promesse d'un éternel recommencement.

Rédigé comme un journal, Fragments de bleu se lit très agréablement et résonne de quelques échos en soi. J'en ai aimé l'écriture, vraiment, mais j'en ai parfois aussi regretté le manque de densité (ma soif était-elle trop grande ?)...
Malgré tout, je soupçonne cette lecture d'avoir quelques effets à long terme, de laisser sans y toucher des traces de réflexion en mémoire...alors attendons.

"Bien sûr, on pourrait tout recommencer ailleurs, bien sûr. Mais est-ce qu'on écouterait cette musique qui brise nos coeurs ? Est-ce qu'on serait autant pardonnés, délivrés, simplement couchés là, comme des félins sur le sable, avec notre vie rassemblée, à la fin de la chasse, et dans l'été qui traîne un peu ?"

bouton3 Note de lecture : 3.5/5

ISBN 978 2 35754 009 5 - septembre 2008

Merci Cathulu ! - La lecture d'Aifelle - Le site de l'auteure -

Posté par LESECRITS à 06:39 - - Commentaires [18] - Permalien [#]


02 décembre 2009

Par effraction, Hélène Frappat

par_effraction"Dimanche 23 septembre 2004, dans une courte-allée du Marché aux Puces de la Porte de Clignancourt, vous avez acheté pour la somme totale de 40 euros un carton jauni portant la marque Franprix sur ses flancs.
Le propriétaire du stand [...] avait indiqué, sans plus de précision, que le lot contenait des films de famille. De retour chez vous, 17 rue des Deux Gares dans le dixième arrondissement, vous n'avez par ouvert le carton tout de suite.
Il est demeuré dans un coin de votre chambre, avec le reste de vos achats [...], jusqu'à cette soirée d'hiver où, sans savoir pourquoi, vous avez projeté les bobines en désordre sur le mur blanc de la chambre."

Par effraction, quelqu'un s'immisce dans l'intimité familiale d'une étrangère, une petite fille prénommée Aurore, qu'elle voit grandir au fil des images. Une vie inconnue se projette alors sur ses murs, une vie composée de fêtes familiales, de vacances et de jeux...
Par effraction, une jeune fille, A., s'insinue dans les pensées des autres, elle est télépathe, et ce don est un poids, une souffrance, un éloignement...
Par effraction, une autre jeune fille, Sabrina, pénètre tous les week-ends chez les parents de son amie, en l'absence de la famille. Elle organise chez eux des soirées, tente de s'inventer une vie plus riche, différente, une vie qui serait sienne...

Ce livre - au format minuscule - est un petit bijou dont il est pourtant bien difficile de parler... Nous avançons, par fragments, dans une histoire que l'on soupçonne être celle d'Aurore, petite fille télépathe encombrée par son don. Il y a ici une atmosphère, onirique, un peu nébuleuse, précieuse, faite de brouillard, de lacs où l'on se noie et de châteaux vides.
Il m'a fallu relire la fin, deux fois, pour en comprendre le sens, pour savoir si j'assistais à une renaissance, à un récit qui se mord la queue ou à une fin, tragique.
Hélène Frappat a une écriture magnifique, presque désuète, mais d'une dextérité remarquable qui nous amène sans faiblir au terme d'un voyage on ne peut plus troublant.

"Si tu n'entres pas dans ma chambre, je n'entrerai pas dans tes pensées" (quatrième de couverture)

bouton3 Note de lecture : 4.5/5

ISBN 978 2 84485 319 6 - 6.10€ - AOUT 2009

Hélène Frappat a reçu pour ce titre une mention spéciale du Prix Wepler-Fondation - La poste 2009.

D'autres lectures... pour Aurélie, ce livre est une "bulle secrète" et j'adore l'idée - Lily ( car c'est chez elle que j'avais noté ce titre) souligne les diverses interprétations possibles et l'ambiance onirique du roman ...

 

Posté par LESECRITS à 10:43 - - Commentaires [19] - Permalien [#]
Tags :

29 novembre 2009

Manhattan, Anne Révah

manhattan"J'aurais aimé avoir des soucis, toutes ces préoccupations humaines qui rongent le quotidien, et le bercent d'une plainte savoureuse. Les soucis nous protègent, ils sont là toujours présents, solides comme les murs de la maison, on les sent, on ne s'y perd pas, on s'y retrouve, c'est comme une poésie d'enfance, on peut la reprendre dans n'importe quel sens, le par coeur la rend si fluide qu'elle n'a pas de début ni de fin."

Cela commence par une douleur dans l'avant du bras, ou plutôt une insensibilité dure, qui prend la forme du plan de Manhattan... Cela continue par la révélation, médicale, de tâches blanches dans le cerveau... Cela se termine par une fuite, de tout, du quotidien, de l'époux, des enfants.
L'héroïne d'Anne Révah se cache au creux d'un appartement loué le temps de se retrouver. Anéantie par l'annonce de la maladie qui a pris corps en elle, elle écrit une lettre, à sa mère. Elle se révèle, enfin, après toutes ces années de compromissions, d'illusions...

Voici un petit roman qui cache bien son jeu dans les premières pages, et qui nous amène tout doucement au fil des paragraphes vers l'émotion et l'horreur...et ce à l'aide d'une écriture fluide, très belle, qui m'a enchantée.
Je savais déjà que cette collection de chez Arléa recelait quelques trésors, c'est ici encore le cas. J'ai peut-être simplement été gênée par la construction du récit, par cette coupure dans le fil de la narration qu'engendre la rédaction de la lettre. Oh mais si peu... Il y a tellement de lignes que l'on a envie de noter, tellement d'émotion contenue dans le rythme des phrases, tellement de trouvailles littéraires que j'ai enviées.
Un premier écrit très prometteur !! Et une auteure à suivre...c'est certain.

"Ma vie doit changer, c'est en entendant la voix du neurologue que j'ai compris que cela ne pouvait plus durer, ma fuite est un début de changement. La première étape a été de prendre la décision. Prendre une décision, ça n'a l'air de rien, les pensées se déplacent, se décalent jusqu'au bord de soi, et surgissent dans un ordre inattendu. La décision est là, debout, dans tout son déploiement et sa force. Un sauvetage. Une fois que j'avais accepté la décision, je devais la rendre possible, lui ouvrir l'espace dont elle avait besoin."

Un grand merci à l'auteure !!

bouton3 Note de lecture : 4/5

ISBN 9782869598645 - 13€ - mai 2009

Leiloona en parle aussi aujourd'hui - L'avis de Laure, que je rejoins également...

La collection 1er mille chez Arléa

Posté par LESECRITS à 13:38 - - Commentaires [27] - Permalien [#]
Tags :

27 novembre 2009

L'astronome aveugle, Anne-Catherine Blanc

l_astronome_aveugle"L'astronome était réputé dans le monde entier pour sa grande science des cieux et de leur langage. Les négociants les plus cossus, les prélats les plus dignes, les plus nobles princes arrivaient pour le consulter des plus lointains royaumes, n'hésitant pas à braver la sombre fureur des flots ou la mortelle aridité des déserts en échange de ses oracles.
Sans avoir jamais quitté sa tour, il avait vu défiler tous les puissants de la Terre ; et sans la quitter jamais, il regardait ce monde tourner, et avec lui les mondes qui l'entourent."

Un astronome, devenu aveugle, n'est plus de très grande utilité à la cour du roi. Ayant désigné lui-même son successeur à son protecteur, un savant décide donc un beau jour de renoncer à la vie de château et de partir sur les routes, son chat sur les épaules. Mendiant sur les chemins, longeant la côte, il s'arrête un soir au creux d'une étrange habitation et rencontre ainsi un ami inattendu en la personne d'un gardien de phare.

Quel dommage que la couverture de ce roman soit si terne (je m'étonne un peu ici du choix des teintes), car la fable qu'il contient est rutilante de couleurs et de fantaisies, de celles dont justement on construit les contes !
Une écriture -quant à elle -alambiquée, insolite, semblant mimer un phrasé plus ancien, surprend, puis finit par jouer de son charme et par se faire oublier au bénéfice d'une histoire lumineuse où il est question d'un chat, de vent, de phare, d'astronomie, d'amitié, d'amours royales et de destin.
J'ai fait avec ce roman un voyage plutôt agréable vers un pays inconnu qu'il me semble avoir pourtant déjà croisé parfois au cours d'autres lectures épiques. Et puis il y eut -comme ça, à l'improviste - quelques réminiscences d'images, des similitudes avec l'errance d'Oedipe entre autres, ou la force du vent des Déferlantes.
En bref, un joli moment de lecture...

bouton3  Note de lecture : 3.5/5

ISBN 978 2 8122 0012 0 -13€ - 2009

Un grand merci à BOB ! - Kathel est sous le charme et vous trouverez chez elle d'autres liens...

Posté par LESECRITS à 18:41 - - Commentaires [17] - Permalien [#]

20 novembre 2009

Dans la brume électrique, James Lee Burke

dans_la_brume__lectrique"Peut-être que Twinky Hebert, exactement comme Julie Balbonie, c'est nous. Il méprisait son passé à un tel point qu'il n'avais jamais pu le reconnaître. Il n'avait jamais pu expier son péché, ni même jamais pu se pardonner à lui-même. Aussi, pareil à Protée se levant des eaux, condamné à reprendre forme à jamais, Twinky Hebert Lemoiyne avait passé contrat de se tromper lui-même et, en conséquence, se condamner à revivre son propre passé tous les jours de sa vie."

Dans ce roman de James Lee Burke, nous sommes plongés dans l'ambiance nébuleuse et fantomatique du Bayou.
Dans les environs de New Iberia, dans les marais, une équipe de cinéma s'est installée et s'active à tourner un film sur la guerre de sécession.
Alors que Dave Robicheaux est préoccupé par la découverte du corps d'une jeune fille, atrocement mutilé, il tombe sur l'acteur principal, Elrod Sykes, ivre mort au volant d'une voiture. Il l'arrête. Ce dernier lui affirme avoir vu pendant le tournage d'une scène le cadavre d'un homme noir.
Ce récit plongera Dave dans ses souvenirs et le conduira à lutter contre les figures néfastes qui ont pris possession depuis quelques temps de la ville, donnant à New Iberia les dimensions de l'enfer...

Dans la brume électrique est un très beau roman, exigeant par sa longueur et son écriture foisonnante. Il réclame de la part du lecteur une attention soutenue et un investissement certain. Heureusement, la récompense est au bout du voyage et ne déçoit pas.
Je n'avais encore jamais rien lu de cet auteur. (Pourtant, un autre titre de lui m'attend dans ma PAL. Il m'avait donc déjà fait de l'oeil...)
J'ai apprécié ici l'atmosphère, et cette manière d'insérer dans l'intrigue des doses homéopathique de surnaturel, ce qui donne à l'ensemble une profondeur tout à fait bienvenue. En effet, sans ces effets de manche, l'histoire que nous raconte James Lee Burke perdrait sens et certainement en intérêt.

Peu friande d'ordinaire de romans policiers, je laisse les propositions et opportunités m'inciter à découvrir davantage cet univers... C'est incidemment le deuxième opus de Rivages/Noir que je lis et apprécie, aurais-je donc finalement trouvé avec cette collection chaussure à mon pied, ou plutôt littérature policière à ma poche ?

Par ailleurs, et comme sur ce blog, livres ont tendance à rimer en ce moment avec adaptation cinématographie...je vous signale que Bertrand Tavernier a fait de cette intrigue un film, qui vient justement de sortir en DVD.

Un grand merci à TFM Distribution pour l'envoi du livre !

bouton3 Note de lecture : 4/5

Payot-Rivages - 10.50€ - 2007

Posté par LESECRITS à 18:30 - - Commentaires [19] - Permalien [#]


13 novembre 2009

Chocolat, Joanne Harris

chocolatlivre"Je vends des rêves, de menues consolations, d'exquises tentations inoffensives pour qu'une multitude de saints dégringolent de leur piédestal et viennent se fracasser au milieu des noisettes et des nougatines.
Est-ce si terrible ?"

Vianne, et sa fille Anouk, arrivent en plein milieu du carnaval, à Lansquenet, "petit point à peine discernable sur la voie rapide reliant Toulouse à Bordeaux". Elles assistent, séduites, à une explosion de couleurs pour ce village d'ordinaire si paisible.
Portées par le vent du mouvement, attirées par l'endroit, elles décident finalement de rester, de s'installer, et de monter dans ce lieu en apparence peu propice une "chocolaterie".
L'ancienne boulangerie, juste en face de l'église, est donc investie par leurs deux volontés et devient à la veille du carême un haut lieu de tentations, mais aussi la cristalisation des émotions des villageois. Tout cela n'est pas du goût de Reynaud, le prêtre, ni des habitants bien pensants qui mènent la communauté. Heureusement, Vianne a le don de cerner les âmes, et serait même un peu sorcière...aux dires de certains.

Ce roman de Joanne Harris est sans grande prétention mais il a son petit charme, et son envoûtement propre. Autant le dire, je me suis fait plaisir, et j'ai retrouvé avec cette lecture le goût que l'on me raconte des histoires, que l'on m'entraîne au gré des pages vers un ailleurs dépaysant, ce qui n'est pas rien.
Mais attention, la couverture du poche qui reprend l'affiche du film est trompeuse. "Chocolat" n'est pas véritablement une histoire d'amour. En effet, malgré les quelques amitiés réconfortantes qui investissent sa boutique, Anouk est bien seule à mener sa barque contre une religion rigoriste aux fondations bien précaires. Elle est seule également quand elle affronte ses souvenirs, l'ombre de cette mère avec laquelle elle a toujours fui.
Au final, outre que de me donner des envies irrésistibles de chocolat (et ça tombe bien non ?) par le biais de descriptions olfactives et occulaires ditirembiques, ce livre a réussi à brasser en moi quelques émotions personnelles fortes et à raviver un plaisir de lecture parfois fragile.
Une bonne raison, donc, pour continuer de fouiller dans ma PAL !

bouton3 Note de lecture : 3.5/5     objectif_pal

ISBN  2 290 32320 3 - J'ai lu - 2001

Un très beau billet à lire chez Sylvie

Défi Objectif Pal : 4/50

Posté par LESECRITS à 22:16 - - Commentaires [28] - Permalien [#]
Tags :

10 novembre 2009

Pause lecture...

...car je suis dans le chocolat, et je m'y sens bien. A tout bientôt !

chocolat

Posté par LESECRITS à 19:14 - - Commentaires [13] - Permalien [#]

05 novembre 2009

Une fois deux, Iris Hanika

unefoisdeux"De toute manière, c'était un tissu de mensonges, dès le début un tissu de mensonges. Simplement parce qu'il avait l'air débile, que par-dessus le marché il louchait, uniquement pour ça j'ai osé m'imaginer qu'il était celui, celui que j'aimerais comme aucun autre et lui moi de même. Mais c'était un tissu de mensonges, un mauvais rêve, cruel et mauvais de la part de ce rêve, de me laisser supposer, envisager que - il y en aurait un, un pour moi toute seule et pour personne d'autre."

Deux personnes se rencontrent, que tout semble opposer, Senta et Thomas. Tous deux ont la quarantaine, l'une tient une galerie et le second est ingénieur système. Coup de foudre dans un café. Evidence. Fusion totale.
Puis, parce que la vie n'est pas si simple, les doutes, la confusion des sentiments, l'éloignement, les quiproquos entrent dans la danse. Jusqu'à briser ce qui avait pourtant si bien commencé ?

"Le chapitre merdique sur l'amour, elle le considérait clos ; elle pensait en avoir fini une bonne fois pour toutes avec ça. On peut bien être heureuse sans homme, ou au moins sans un homme en particulier ! En outre, il y a suffisamment d'autres choses avec lesquelles s'occuper.
On peut aller au ciné, par exemple, ou lire un livre.
On pourrait finir sa maîtrise et avoir son diplôme.
On pourrait aussi aller chez le coiffeur ou apprendre le polonais.
On peut tout faire !
Telle était sa pensée, et elle ne pleura que le samedi chez Alina, mais alors à torrents, quoique sans sangloter."

Racontée brièvement cette histoire d'amour peut sembler banale, déjà vue, monotone. Mais il n'en est rien. En fait, ce livre est tout bonnement jubilatoire.
L'auteure, d'une langue alerte, jamais en repos, nous propulse dans les émois d'une relation amoureuse naissante, inattendue, et nous promène en nous ménageant des petits temps de pause, des digressions, des à-côtés flamboyants, et quelques pleurnicheries désopilantes.
Bien entendu, tout n'est pas parfait. Je lui ai trouvé parfois quelques longueurs à ce récit (explications informatiques obscures sur le métier de Thomas par exemple) et je me suis perdue dans les rues d'un Berlin moderne que je ne connais pas. Cependant, il serait dommage de dénigrer ce petit joyau d'écriture et de passer ainsi en lisière d'un roman foisonnant à la verve légère et tonitruante, espiègle, irrésistible, pleine de surprise. A vous de voir, enfin...de lire ! ;o)
Voilà un voyage bien agréable dans les méandres de l'amour !

Une fois deux a figuré sur la sélection finale du Buchpreis 2008, prestigieux prix littéraire allemand.

bouton3 Note de lecture : 4.5/5

ISBN 978 2 922868 95 1 - 24€ - AOUT 2009

livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com ...et comme toujours, le hasard a bien fait les choses. Merci Babélio !

Cuné l'a lu aussi, et nous dit "c'est une histoire d'amour, mais jamais aucune n'a été écrite comme ça."
C'est vrai.

Le billet d'Ecaterina

Posté par LESECRITS à 19:45 - - Commentaires [22] - Permalien [#]
Tags :

31 octobre 2009

Les Vies privées de Pippa Lee, Rebecca Miller

lesviespriv_esdepippalee"Croyait-elle vraiment ce qu'elle disait, que le mariage était une question de volonté ? Oui, réalisa-t-elle avec tristesse, elle le croyait. Après tout ce que Herb et elle avaient traversé ensemble, après tout ce qu'ils avaient perdu pour être l'un avec l'autre (jusqu'à leur âme, peut-être), le mariage se retrouvait être une question de volonté. Cela lui donna envie de déchiqueter le présent insipide, de faire revenir en elle le passé intense, de le dévorer comme un ours fait une razzia dans les provisions d'un campeur. Elle avait envie de sortir en courant du restaurant, d'aller retrouver Herb pour l'embrasser à pleine bouche (elle imaginait son air surpris, abasourdi, lorsqu'elle se jetterait sur lui), d'éclater en larmes, de hurler même - de lâcher enfin prise. Au lieu de cela, elle attendit son sandwich au homard le sourire aux lèvres, en se demandant si elle n'était pas au bord d'une dépression très tranquille."

Pippa et Herb ont décidé de quitter New York et leur vie mondaine pour s'installer dans une luxueuse banlieue "pour vieux". Herb, octogénaire mais éditeur toujours en éveil, est devenu âgé dans le regard de sa femme, qui a une trentaine d'années de moins que lui. Cette installation dans une vie différente, rangée, proche de la mort, perturbe Pippa au plus haut point. Pourtant, elle s'efforce d'être ce qu'elle a toujours semblé être, une épouse et une mère parfaite. Pourquoi a-t-elle donc tant de mal à franchir cette nouvelle étape ? Pourquoi a-t-elle soudain ce sentiment trouble que son passé la rattrappe et l'aspire ? N'est-ce pas simplement pour mieux se retrouver ?

Depuis ma lecture de Lune captive dans un oeil mort, je me doutais que toute installation dans une résidence pour retraités aisés avait des conséquences inattendues. Ici, la surprise ne vient pas seulement du présent, ni des doutes et des phases de somnambulisme de Pippa, ni non plus de l'écriture de l'auteure. Non, l'inattendu vient de l'émotion qui nous submerge, à nos dépends, lorsque le passé de l'héroïne est dévoilé, lorsque Pippa déroule pour nous dans une tranquille simplicité le désordre de sa vie antérieure.

Voici un roman au charme curieux qui laisse en mémoire des traces discrètes mais fermes, comme des petits cailloux, ou des galets ronds, disposés à intervalles réguliers sur le chemin de notre pensée. Il y est question des maux de l'amérique moderne, de la place de la femme dans cette société sclérosée, mais également de libre arbitre, de quête d'identité et de rébellion. Tout pour me plaire, n'est-ce pas ? Il m'a peut-être manqué d'être transportée par l'écriture pour m'en faire un véritable coup de coeur !! Mais, allez, si peu.

"Trish me regarda et eut un geste, un haussement d'épaules qui signifiait : "C'est comme ça, qu'est-ce que tu veux." Je lui lançai un sourire encourageant, l'air étonné.
"Tu vois, nous sommes deux moutons noirs, toi et moi", dit-elle avec un sourire, avant de laisser échapper un petit gloussement rauque et gras. C'était la chose la plus gentille, la plus rassurante que personne ne m'avait jamais dite. Je sentis que j'avais une place quelque part."

bouton3 Note de lecture : 4.5/5

ISBN 978 2 02 097880 4 - 21.50€ - octobre 2009

Un grand merci à Cathulu pour ce prêt savoureux ! Sa lecture - Un livre qui a emmené Cuné au bout de la nuit -

A noter qu'une version filmée sort le 11 novembre au cinéma...

Posté par LESECRITS à 16:57 - - Commentaires [27] - Permalien [#]
Tags :

29 octobre 2009

Zéro tués, Régis de Sà Moreira

z_ro_tu_s"- Zéro tués.
- Hein ?
- Ah...excuse-moi, c'est Andres... Depuis qu'il a découvert que OK voulait dire "Zero killed", il ne peut plus s'empêcher !
- OK, zero killed... Ah ouais... Il a trouvé ça comment ?
- Une émission... A la télé, je crois.
- Andres regarde la télé ?"

Une corde, un homme pendu, nu. La scène est dressée, macabre, mais néanmoins absurde, presque drôle.
Une femme observe ce corps immobile, celui de l'homme qu'elle aime. Elle est recroquevillée dans un coin de la pièce où tout s'est déroulé. Elle songe à la manière dont une personne, irresponsable, a pu vendre sans scrupules cet ustensile de mort tout neuf à son amant, cette corde. Elle se fait livrer une pizza, elle nourrit le chat prénommé Shakespeare, elle attend.

Clara observe Joseph, ne comprend pas.

Puis, petit retour en arrière vers une ancienne dispute, une rupture douloureuse, de longues conversations téléphoniques nocturnes entre eux et le frère de Joseph, Andres, ainsi que Françoise, sa femme, à l'époque enceinte du huit mois... Pause sur le souvenir de leur dernière séparation.

"Bien plus tard, lorsqu'elle avait décidé de le quitter, elle s'était rappelée cette histoire de cornichons et avait eu l'impression de se quitter elle-même.
Ca n'avait pas été qu'une impression. Elle s'était quittée elle-même. Une fois de plus, elle avait échoué dans sa tentative d'exister dans deux endroits en même temps, mais cette fois-là, elle était restée avec lui au lieu de partir avec elle.
Pendant une longue période elle avait goûté et connu la joie d'être séparée d'elle, de vivre loin d'elle. Elle avait épuisé presque tous les verbes du permier groupe, et elle avait fini par se manquer.
Elle avait alors regardé un peu partout si elle y était et, ne se voyant nulle part, elle était rentrée."

Il s'agit de ne rien tenter, de ne surtout pas mettre ses idées dans le bon ordre lorsque l'on ouvre ce "roman" de Régis de Sà Moreira. Nous sommes dans la caricature décalée et le féérique désabusé. Voilà tout. Dans l'absurde. Au théâtre. Et le plaisir de lecture naît, encore une fois, de ce contraste étrange entre le réel, entre ce que l'on comprend de l'errance des personnages, de leurs motivations, et cette fable sous-jacente qui jalonne et transporte le récit. Et si Joseph, - dit cet homme qui ressemble à Dieu -, était d'une espèce à part, de celles qui ont compris l'évidence ? Que parfois l'amour ne suffit pas.

J'avais aimé, beaucoup, du même auteur Le libraire (2004), un peu moins son Mari et femme (sorti en 2008), plus conventionnel. J'ai retrouvé ici la même voix qui m'avait déjà plu au préalable,  avec peut-être de la dureté en plus, ou de la poésie en moins. Mais la philosophie reste la même. Rien de ce que l'on fait n'est absurde, seul compte le sens, et il nous appartient.

A tenter, vraiment, pour ceux qui aiment également le genre...et à prendre au second degré, cela s'entend.

bouton3  Note de lecture : 4/5

ISBN 978 2 253 12238 8 - 5.50€ - Le livre de Poche
(Au Diable Vauvert - 2002)

Le mot de l'éditeur... "C'est une fable merveilleuse où l'on trouve Dieu, aujourd'hui sage et repenti, une famille, des villes, des téléphones, de l'alcool, des cigarettes, le Paradis, des humains d'une tendresse rédemptrice, de la musique hawaïenne, des cordes pour se pendre... et peut-être une leçon de bonheur."

Posté par LESECRITS à 07:09 - - Commentaires [18] - Permalien [#]