03 avril 2009

L'autre moitié du soleil, Chimamanda Ngozi Adichie

l_autremoiti_dusoleil"Le monde s'est tu pendant que nous mourions"

L'autre moitié du soleil déroule sa trame durant la guerre Nigeria-Biafra qui eut lieu entre 1967 et 1970. Les faits sont réels mais les personnages fictifs. Apparaît tout d'abord dans le récit de Chimamanda Ngozi Adichie Ugwu, jeune boy de treize ans, venu servir un maître intellectuel aux idées engagées, Odenigbo. Puis, nous suivons le destin de deux soeurs jumelles, pourtant dissemblables, Olanna, belle et amoureuse de Odenigbo, et Kainene, plus sèche et ironique, qui nourrira une liaison secrète avec un journaliste blanc, Richard. C'est le parcours de ce groupe, à l'avenir privilégié tout tracé, que l'auteure nous conte, un parcours que l'indépendance du Biafra (symbolisée par un demi-soleil jaune cousu sur les manches des soldats) et la guerre viendront foudroyer...

J'ai eu de la peine à entamer ce lourd roman puis je me suis laissée happer avec force par ses personnages, habilement peints, et une intrigue savamment menée. Bien entendu, il est question de la guerre, de ses exactions, de ses horreurs. Bien entendu, il est question de la mort, dans ce qu'elle peut avoir de plus injuste et de plus sordide. Mais ce n'est pas ce que je retiendrai de ce livre. Je retiendrai le portrait de deux femmes fortes aux caractères différents, Olanna et Kainene, qui m'ont semblées à moi terriblement vivantes, bien que fictives. Je retiendrai la richesse du personnage d'Ugwu, sauvé par les mots, la lecture et l'instruction. Je retiendrai la tendresse qui lie chacun d'eux, entre eux, précieuse. Un roman qui nous parle avec subtilité des guerres oubliées du monde, mais aussi de la fragilité de la vie. Un livre avec de l'émotion au bord de la lecture.

Un extrait...
"Edna avait un rire doux. Elle enseignait la musique, passait des disques de jazz un peu trop fort, faisait des côtes de porc bien tendres et parlait souvent de l'homme qui l'avait quittée une semaine avant leur mariage à Montgomery et de l'oncle qui s'était fait lyncher quand elle était petite.
"Tu sais ce qui m'a toujours stupéfaite ? disait-elle à Olanna comme si elle ne lui avait pas déjà raconté la veille. Que des Blancs civilisés mettent leurs jolies robes et leurs chapeaux et se rassemblent pour regarder un Blanc pendre un Noir à un arbre."
Et elle riait de son rire doux en tapotant ses cheveux, qui avaient le brillant gras du fer à défriser. Au début, elles ne parlèrent pas d'Odenigbo. Ca faisait du bien à Olanna d'être avec quelqu'un qui n'ait aucun rapport avec le cercle d'amis qu'elle avait partagé avec Odenigbo. Et puis, un jour, alors qu'elle accompagnait en chantonnant la chanson de Billie Holiday, My Man, Edna demanda :
"Pourquoi tu l'aimes ?"
Olanna leva la tête. Elle avait l'esprit vide.
"Pourquoi je l'aime ?"
Edna leva les sourcils en articulant muettement, sans les chanter, les paroles de Billie Holiday.
"Je ne pense pas que l'amour ait une raison, dit Olanna.
- Bien sûr que si.
- Je crois que l'amour vient en premier et que les raisons suivent. Quand je suis avec lui, j'ai l'impression que je n'ai besoin de rien d'autre." Olanna fut surprise par ses propres paroles, mais cette troublante vérité lui donna soudain envie de pleurer."

bouton3 Note de lecture : 4/5

Un livre lu dans le cadre du grand prix des lectrices de BOOKPAGES 2009
Catégorie Roman

ISBN 978-2-07-077610-8 - 25 € - 09/2008 

La lecture d'Amanda -

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01 avril 2009

Ma vie balagan, Marceline Loridan-Ivens

maviebalaganMarceline Loridan-Ivens, ex-Rozenberg, nous raconte sa vie à l'aube de ses 78 ans.
Ses souvenirs forment un tas dans lequel elle pioche quelques fragments pour nous transmettre leurs images avec finesse et dignité... Car juive, elle sera obligée de fuir la france occupée, avec sa famille, lorsque les menaces se préciseront. Juive, elle sera découverte et déportée à Auschwitz-Birkenau. Juive, elle sera libérée physiquement, mais prisonnière pendant longtemps d'une parole tronquée, lourde de ce que les autres ne veulent pas entendre, pourtant marquée, tatouée, pour toujours.
Femme engagée, passionnée, membre du PC, elle rencontrera en Joris Ivens le grand amour et une carrière dans le cinéma.

J'ai beaucoup aimé ce témoignage d'une femme hors du commun, combative, militante et forte. L'amitié de l'auteure avec Simone Veil (spécifiée en quatrième de couverture et en bandeau) n'est qu'un détail du récit - la politicienne y passe, rapidement, telle un fantôme à peine aperçu - et cela suffit. Non, l'intérêt du livre est bien ailleurs, dans la mémoire esquissée d'une époque, dans tout ce que l'on devine derrière ces silences qui jalonnent l'histoire de ces années de camp terribles, dans toute l'ardeur de cet après-guerre où tout était à reconstruire et à faire, différemment.
Le seul reproche que je pourrais faire à ce livre est son manque de densité. L'écriture de ce document m'a tellement plu qu'il ne m'aurait pas été désagréable d'en lire plus. Mais il y a ici une voix, indéniable, celle de Marceline Loridan-Ivens sans doute, celle peut-être aussi de la journaliste qui l'a aidée dans son écriture, Elisabeth D. Inandiak. Même conjuguée au pluriel, elle se dévoile bien belle.

Un extrait...
"C'est un rêve.
Je suis dans une ville, je ne trouve plus mon hôtel. J'ai une valise à la main. Pourquoi ai-je une valise ? Je ne sais pas. Je ne connais pas la ville. J'arrête des gens, sur la place, je leur parle, ils ne comprennent pas ma langue, je ne comprends pas la leur, ils rient, ils s'en vont. Je me perds de plus en plus en cherchant mon chemin. Je grimpe la pente d'une énorme montagne en tirant cette valise, et plus je monte, plus la valise est lourde. Personne ne m'aide...[...]

Je vis sous le signe des valises. Les valises qu'on emporte rapidement. Celles que nous avons dû abandonner à l'arrivée du camp, celles qui se sont accumulées à Auschwitz, avec leurs étiquettes et leurs noms. Les valises que l'on fait pour partir avec un homme, longtemps, dix-sept valises. Je croule sous les valises. Je dois toujours me retenir d'en acheter."

bouton3 Note de lecture : 4/5

Un livre lu dans le cadre du grand prix des lectrices de BOOKPAGES 2009
Catégorie Document

ISBN 978-2-221-10658-7 - 19 € - 10/2008

La lecture d'Annie -

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29 mars 2009

Le petit roi, Mathieu Belezi

le_petit_roiA douze ans, Mathieu est confié à son grand-père. Sa mère l'a laissé là, dans cette ferme perdue en pleine campagne, sans explications, sans délai auquel s'accrocher, sans espoir de se revoir avant longtemps. Mathieu se souvient des disputes de ses parents et se venge de son délaissement sur les animaux qu'il côtoie, sur ses camarades de classe, sur lui-même. Heureusement, le mutisme de son "Papé" cache une grosse tendresse dans laquelle il fait bon parfois se lover pour tout oublier...

J'ai lu dernièrement C'était notre terre du même auteur, un titre sélectionné par ELLE pour son prix des lectrices 2009. J'y avais trouvé une écriture hautement talentueuse que l'on reconnaît déjà dans ce roman-ci, sorti chez Phébus en 1999.
Le petit roi a une trame narrative peut-être plus traditionnelle, plus classique, mais quelques passages transpirent des prémices de son futur roman... Le récit est dur, sans concessions, et suit pas à pas la détresse d'un jeune garçon à qui l'on ne dit rien, qui avance maladroitement dans un brouillard dense, des larmes au fond de la gorge, dans le manque de ceux qui lui ont donné la vie.
Un livre dérangeant et émouvant à la fois, et un auteur à découvrir !

"Il y a des jours où j'ai envie de fuir. De courir la campagne jusqu'à la ville, d'aller sonner à la porte de l'appartement de ma mère.
Nous avons reçu une lettre. Elle vient d'Espagne ; de Ronda prétend mon grand-père, après avoir déchiffré à la loupe le cachet de la poste. Ma mère y raconte son voyage, et à la fin, dans le maigre espace qui lui reste, elle nous embrasse et espère venir nous voir à Noël.
Voilà ce que je voudrais faire. Sonner à la porte de l'appartement de ma mère et y demeurer jusqu'à ce qu'elle revienne. Peut-être les voisins me nourriraient-ils, peut-être me laisseraient-ils crever de faim."

bouton3 Note de lecture : 3.5/5

Merci encore une fois à Anne ! - La lecture de Sylire -

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27 mars 2009

Dormir ensemble, Hervé Brunetière

dormir_ensemble"Une partie, ou la totalité, de ce récit est vraie. Il y a une vérité de ce récit. Il y a une vérité de cette nuit. Mais est-ce que la vérité du récit recouvre la vérité de cette nuit ?

Je ferme les yeux et c'est cette nuit. Le corps de cet homme que je ne connais pas. Son corps à elle. A côté dans le lit.

On a dormi ensemble...mais il ne s'est rien passé entre nous."

Un homme raconte cette nuit où il n'était pas là, cette nuit où celle qu'il aime a dormi contre un autre homme. Il se demande pourquoi elle le lui a dit, pourquoi cet aveu. Il imagine la scène, les effleurements, cette affreuse intimité du sommeil partagé. Il lutte contre le malaise et la jalousie qui envahit son être, son corps et son imagination.

"Ils ont dormi tous les deux à côté toute cette longue nuit. Ils étaient si proches. [...] Dans la tiédeur ou la chaleur des draps, leurs odeurs se mêlent, s'arrangent entre elles, construisent une nouvelle odeur, une odeur unique, inoubliable, l'odeur de cette nuit. L'odeur de cette nuit à eux qui est la mémoire de cette nuit à laquelle je n'aurais jamais accès.

C'est une nuit de juin, je crois."

Un grand merci à Anne pour la découverte de ce court récit, encore une belle surprise des éditions de l'escarbille !! J'ai lu ce livre d'un trait, envoûtée. Il m'a peut-être manqué de la densité, comme une impression de "pas assez", mais j'ai aimé l'émotion qui s'est dégagée des phrases de Hervé Brunetière, une quête à poursuivre, donc.

bouton3 Note de lecture : 3.5/5

ISBN : 2 913399 08 8 -6€ - 2004 - L'escarbille/Nantes

La lecture de Clarabel

Chez le même éditeur, ma lecture Des gourmandises sur l'étagère de Françoise Moreau, un coup de coeur !

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25 mars 2009

Gammes, Annie Saumont

anniesaumontgammesJe dois vous l'avouer - pauvre de moi - j'ai fait une petite entorse à mes faibles résolutions de ne rien lire en dehors de ma PAL et de ne surtout pas succomber à la tentation de livres de bibliothèque. Mais une entorse de 73 pages, en est-ce vraiment une ?...

Gammes est un petit livre vert où se logent trois nouvelles qui se découvrent au fil des pages étonnament poétiques. Il a répondu avec brio à mes envies actuelles d'été et de sensations d'enfance.
Annie Saumont y révèle, pour la lectrice novice de son écriture que je suis, un phrasé surprenant, très imagé, qui s'avance par petites touches impressionistes savantes. Ses éclats de mots vont jusqu'à nous brosser des portraits sans concessions de personnages brunis par le soleil, les cheveux en bataille, l'enfance au bout des doigts, maculés d'été, une enfance au goût parfois plutôt amer.

Les histoires...
Une grand-mère raconte, par fragments, la Genèse à son petit-fils. Celui-ci en profite pour y mélanger des morceaux d'été.
Suite à la séparation de ses parents, un jeune garçon est envoyé en colonie, dans un confort spartiate. Il écrit régulièrement à sa mère, et pour dépasser ses angoisses fait de son expérience l'écho d'une bataille très ancienne.
Charles, Julien et Claire évoquent souvenirs d'enfance entremêlés et leçons de piano estivales.

Un extrait...
"Quelques pas sur le chemin et on est dans la cour de la ferme aux Aulnettes. Le fermier est auprès des étables, fauchant les orties. Qui s'arrête un instant pour agiter le bras. On voit Fanny devant le puits. Elle a tracé une marelle. Elle ne ressemble pas à un os, même arrangé. Elle a plein de chair rose et lisse et qu'on voudrait toucher. Des cheveux fous sur son front, dans son cou. Elle fredonne on ne sait quoi, elle sautille, secoue la tête. Elle lève les yeux et cette fois elle sourit. Elle dit, Ah tiens, elle dit, Alors tu t'ennuyais, tout seul, elle dit, Planté là t'as l'air cruche, remue-toi, viens faire des bêtises.
On avance une main incertaine. Qui retombe et on croise les bras sous la poitrine. A travers le pull qu'à tricoté Grand'Ma on caresse du bout des doigts, à peine, hésitant, ces côtes qui restent. Dessous le coeur bat si fort à présent que ça fait un peu mal."

bouton3 Note de lecture : 4/5

ISBN 978 2 07 078755 5 - 6.90€ - 01/08

La lecture enthousiaste de Clarabel - Celle, déçue, de Bellesahi - L'avis mitigé d'Alice -

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15 mars 2009

Le film va faire un malheur, Georges Flipo

LEFILMVAFAIREUNMALHEURAlexis a réalisé un film dont il peut être fier, intitulé Zoubeida l'Africaine. Lors d'un festival, son oeuvre est en lice pour l'obtention d'un prix. Orgueilleux, ambitieux, sûr de lui, un peu naïf aussi, le cinéaste accepte au dernier moment de le présenter lors d'une avant-première, à l'intérieur d'une prison. L'un des détenus, Sammy, malfrat notoire, rempli d'admiration, le coince en fin de séance et le presse de faire un film sur sa propre vie. Alexis esquive mais le truand n'aura de cesse de le harceler. Alexis deviendra alors, malgré lui, le coach et la victime d'un scénario dont il ne maîtrise plus rien.

Afin de rassurer Georges Flipo en préambule, je dois dire que son livre m'a beaucoup plu. Effectivement, le héros du roman - ou plutôt anti-héros -, Alexis, n'est pas très sympathique et ses complices non plus (si l'on en croît ce récit, le monde du cinéma et de la publicité semblent abriter en son sein de drôles d'égos et d'ambitions pas vraiment glamour). Ceci étant dit, j'ai retrouvé avec bonheur, la verve, l'humour, la qualité et la maîtrise d'une écriture déjà rencontrée chez Ulysse. L'évolution du personnage de Sammy est intéressante, sa relation avec l'ex-amie d'Alexis aussi, le scénario est original. Alors effectivement le désenchantement de l'histoire peut bien paraître un brin familier mais j'ai passé un bon moment avec elle, et il me semble, tenez, que ce livre ferait un très bon film !

Un extrait...
"- Et qu'est-ce qu'il me veut, le juge ?
- La même chose que nous : il veut savoir ce que vous êtes pour Sammy Raggi. Il est curieux, le juge. Nous aussi, excusez-nous.
En disant cela, Viard avait balayé de son petit bras le désordre répandu.
Alexis, lui faisait l'inventaire de tous les mensonges et de toutes les omissions possibles. Il était innocent, donc en position de faiblesse : il allait mal s'expliquer. Il se demandait donc jusqu'où aller dans l'aveu. Sur quel palier de vérité fallait-il tenir position ? Il y en avait tant, une échelle infinie qui lui semblait descendre jusqu'aux enfers. Il s'arrêterait au premier barreau, cela suffirait.
- Monsieur Pirief, reprit Viard, avez-vous déjà entendu parler de la PNL, la programmation neuro-linguistique ? Quand vous préparez un mensonge, évitez de bouger vos mains, ne faites pas de grimaces, elles vous trahissent. Ne serait-il pas plus simple de dire la vérité ?
De la PNL ! Le type avait dû lire un
Que sais-je ? ou un article dans Ca m'intéresse. Alexis n'allait pas se laisser impressionner. Mais soudain, il ne savait plus comment poser ses bras, ses mains. Il fut tenté de se gratter l'oreille avec le genou, juste pour embêter le flic : ça signifiait peut-être quelque chose.
- Nous allons vous aider en posant des questions faciles, continua Viard. Et d'abord, comment avez-vous connu Sammy Raggi ?"

bouton3  Note de lecture : 3.5/5

Le blog de Georges Flipo - La lecture de Florinette - Celle de cathulu - L'avis de Lily - Liliba l'a lu aussi - Pour finir, vous trouverez ici un article de Georges Flipo qui renvoie vers d'autres avis...

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07 mars 2009

Aujourd'hui...

...à nouveau un bilan et un palmarès provisoire de mes lectures pour le prix ELLE 2009.
Un  coup de coeur policier dans cette dernière sélection, ah enfin...!

Catégorie roman :

les_d_ferlantes        heart     LA_BALLADE_DE_BABY

Catégorie document :

le_ch_teau_de_verre       heart       s_raphine

Catégorie policier :

la_fille_de_carnegie heart                                           meurtres_en_bleu_marine

(Pour en savoir plus, cliquez sur les couvertures !!)

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06 mars 2009

Sans blessures apparentes, Jean-Paul Mari

sansblessuresapparentes"Plus la guerre menée a été longue et sauvage, plus le sevrage sera brutal. Soudain, tout s'arrête. Le jour succède à la nuit. Autour d'une nappe blanche, les Présidents des deux camps apposent leurs élégantes signatures à la plume au bas d'un traité et décident que la guerre est finie, le chaos révolu et le crime à nouveau immoral. Ainsi, d'un coup, d'un seul, il faudrait tout oublier ! Redevenir doux comme un agneau, père attentif, mari aimant, citoyen modèle, bien à l'heure le dimanche pour la partie de boules à la sortie de la messe ou de dominos après la mosquée. Le héros sur le front, l'ancien tueur, qualifié jusqu'ici d'avant-garde de la patrie en danger, est prié de déposer les armes et d'enfiler de toute urgence son costume trois pièces de citoyen lambda pour reprendre sa place dans la comédie humaine."

Jean-Paul Mari est grand reporter, et ce depuis de longues années. Il parcourt le monde en quête de papiers, suit les guerres qui éclatent de partout, qui massacrent, qui tuent, qui torturent. Un jour, à Bagdad, logé dans un hôtel réservé à presse, il assiste aux dégâts que provoque un obus envoyé par les alliés, et plus particulièrement à la mort d'un de ses confrères, fasciné par la tâche blanche et nacrée qui a remplacé son ventre. Il ne sait pas que le mal est entré en lui, ce mal qui ronge ces hommes que la guerre rend fou, ce mal devenu sujet tabou, couvert par les décorations et les éloges héroïques... Sans blessures apparentes est le résultat d'une enquête de longue haleine, menée contre l'horreur pour la guérison et la légèreté...

Contre toutes attentes, j'ai beaucoup aimé ce livre, presque un récit d'utilité publique. Jean-Paul Mari a un talent évident, celui d'écrire remarquablement bien, celui aussi de nous transmettre son sujet sans lourdeurs, avec imprégnation. Ecris comme un roman, hanté par des images fantômes, ce récit est une quête, une quête vers le bonheur, vers les autres, vers la paix, mais aussi une quête de soi. A travers les portraits de guerriers naufragés qu'il nous dresse, c'est un peu l'humanité perdue dont Jean-paul Mari nous parle, et les solutions pour la sauver nous paraissent soudain si simples et si lointaines à la fois... Un documentaire, riche en émotions et en subtilité, qui m'a passionné.

"- On en sort plus riche ?
- Infiniment.
- Après avoir, hélas, perdu sa légèreté d'antan...
- Grossière erreur.
- Mais enfin, le temps de l'innocence est fini, non ? [...]
- L'innocence dont vous parlez n'est pas la légèreté.
- Je ne comprends pas.
- En revisitant son histoire, le traumatisé, guéri, a renoncé à sa névrose mais il en a profité aussi pour dénouer des noeuds anciens...
- Qui entravaient sa vie ?
- Oui. Cette "innocence" dont vous parlez il la payait cher.
- Alors quand la cure réussit...
- C'est un homme qui a retrouvé sa liberté. Plus léger qu'avant. Beaucoup plus léger !"

bouton3 Note de lecture : 4/5

Un livre lu dans le cadre du grand prix des lectrices de BOOKPAGES 2009
Catégorie Document

ISBN 978-2-221-10731-7 - 20 € - 10/2008

La lecture d'Enna - Celle d'Annie

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05 mars 2009

Le pont des soupirs, Richard Russo

lepontdessoupirsLe pont des soupirs nous conte une histoire d'amitié, une histoire à trois voix. Il y a tout d'abord celle de Lou C. Lynch dit Lucy, la voix qui parcourt presque tout le livre. Lucy vit depuis son enfance à Thomaston, petite ville proche de New York, héritier des trois boutiques de la famille Lynch, il se penche sur sa jeunesse, sur son amitié avec Bobby, sur sa relation avec Sarah, sa femme aujourd'hui, sur ses parents. Bobby, peintre devenu célèbre, achève des tableaux dans son atelier de Venise, il est la seconde voix de ce livre. Il pose un regard critique sur sa vie actuelle et sur celle d'hier, pleine de regrets et de frustrations. Sarah, la dernière voix, la plus tendre peut-être, revient sur ses choix amoureux et sur ses choix de vie. Au centre de ce trio et des personnages du roman, une petite boutique se dresse, nommée Chez Ikey, personnification de la paix et de la douceur d'un foyer idéal.

Ah si j'avais eu le temps de plonger doucement dans ce livre, mon bonheur aurait été parfait, car je l'ai aimé malgré ses quelques 726 pages...
On ne peut pour autant en parler comme d'une fresque, en dépit de son volume et de l'aspect narratif du sujet, car ce n'en est pas réellement une tant nous naviguons avec lui au centre de l'intime. Lucy, devenu âgé, et pressé par sa femme de partir en voyage décide de prendre la plume pour raconter sa vie. Il ne sait pas pourquoi il le fait, nous non plus, mais nous soupçonnons bientôt que la tranquille ville de Thomaston cache des secrets et des désirs bien enfouis. Il y a de très beaux moments, des tendresses et des changements de point de vue troublants et émouvants. Il y a juste assez de flash backs et d'introspections pour conserver l'intérêt du lecteur. Il y a de la peinture, des histoires d'épicerie et d'adolescence bagarreuse. Il y a la vie, celle de chacun de nous, avec ses erreurs et ses actes manqués. Un très bon roman, dont je conserverai un souvenir tendre.

"Curieux comme notre perception du destin change au cours d'une vie. Jeunes, nous croyons ce que croient les jeunes, que tout dans l'existence est affaire de choix. Nous avons une centaine de portes devant nous, nous choisissons d'en ouvrir une, puis il en arrive encore cent, et il faut recommencer. Nous choisissons ce que nous ferons, mais aussi qui nous serons. Sans doute le bruit de chacune de ces portes qui, au fur et à mesure, se referment derrière nous devrait-il nous troubler, mais non. Même si elle se ressemblent et nous amènent au même endroit. Il s'en trouvera à l'occasion quelques unes de vérouillées, mais qu'importe, puisque tant d'autres ne le sont pas. Le choix lui-même n'est peut-être qu'une illusion, mais nous n'en tenons pas compte. Nous sommes trop curieux de savoir ce que cache la prochaine, celle qui nous conduira, espère-t-on, au coeur du mystère."

bouton3 Note de lecture : 4/5

Un livre lu dans le cadre du grand prix des lectrices de BOOKPAGES 2009
Catégorie Roman

ISBN 978-2-7103-3002-8 - 25 € - 09/2008 

Philippe Russo a reçu le prix Pulitzer pour un de ses romans Le déclin de l'empire Whiting

La lecture d'Annie - Celle d'Enna -

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04 mars 2009

Dis oui, Ninon - Maud Lethielleux

disouininonnouveau 
                    ...sort aujourd'hui en librairie !

Ninon est une petite fille espiègle, chez qui les mots sont un peu en désordre, mais gardent un sens naïf et vrai. Ninon aime sa mère Zélie, sa jeune soeur Agathe et son père Fred. Un peu déboussolée par un monde d'adultes fait d'adolescents devenus parents trop jeunes, qui se séparent et qui mentent, Ninon décide de rester auprès de son père et de le soutenir dans un rêve un peu fou, construire une maison de bric et de broc et mener un élevage de chèvres...

C'est la voix de Ninon que nous entendons d'emblée en ouvrant ce premier roman de Maud Lethielleux, la voix d'une enfant de neuf ans qui prend des petits bouts de monde au creux de ses pensées pour en faire un puzzle instable qui ressemble à sa vie. Ninon est heureuse, et bien plus que la plupart des adultes elle assume ses choix. Elle veut vivre avec son père, l'aider à la ferme, aller le moins possible à l'école, là où on la traite de guenon, traire les chèvres, serrer sa mère contre elle mais pas L'Autre avec qui elle vit à présent, dormir avec sa petite soeur mais la trouver bien plus jolie qu'elle, différente.
La grande force de ce récit est de garder le même ton du début à la fin, un ton qui donne du poids aux mots, les rend crédibles et denses. J'ai aimé cette qualité d'écriture là et cette petite fille, très attachante qui cherche à se construire un monde confortable et rassurant au milieu du chaos.
Bravo Maud, et grand merci !

Un extrait...
"Elle me pose des questions. Je n'ai pas envie de mentir, alors je me contente de hocher la tête, elle me dit qu'on va bientôt avoir les clés de sa maison, elle a fait un emprunt mais ça va aller, elle aura une aide de la Kaffe. Je sursaute dans moi-même : pourquoi madame Kaffe fourre son nez partout et qu'elle s'occupe de nous ? Pourquoi on est des assistés, on ne sait pas se débrouiller ? Pourquoi elle nous achète des robes cerises, madame Kaffe ?
Je vois bien qu'on me cache quelque chose de grave, un secret. Madame Kaffe est peut-être de la famille du côté des coeurs de Chine, quelqu'un de très riche qui nous surveille en nous donnant des sous, ou alors on vit dans une sorte de prison spéciale et elle s'occupe de tout le monde, et nous, parce qu'on est des enfants, on ne sait pas tout ça. Si ça se trouve, madame Kaffe est une directrice de prison, comme les directrices d'école mais en pire, ou alors ce n'est pas du tout ça, c'est juste une vieille dame gentille qui nous a pris sous son aile, une sorte de poule."

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ISBN : 978-2-234-06230-6 - 17.50 € - 03/09

Le blog de Maud Lethielleux - La lecture de Lily - Celle de Cathulu
Clarabel en parle aussi

"Dis oui, Ninon" part en voyage !
Si cela vous intéresse, merci de me contacter en cliquant en haut à droite sur "contactez l'auteur".

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