08 juillet 2015

Amours, Leonor De Recondo

AMOURSLEONORDERECONDO

 "Le ton de sa voix est presque posé, presque calme. Elle réalise soudain que la solitude, dans laquelle elle est née, l'oblige à toujours acquiescer. Si elle avait eu le choix - mais ce mot n'existe ni dans sa condition, ni dans son vocabulaire -, elle aurait dit "Non". Elle l'aurait même hurlé."

Victoire est mariée à Anselme, notaire, depuis cinq ans, et le bonheur supposé dans les premiers temps n'est même plus envisagé. De leur union, aucun enfant n'est né, ni aucun amour. Mais nous sommes en 1908, et Victoire n'a d'autre alternative que de se conformer à son éducation, de tenir son rôle, dans cette maison bourgeoise qu'elle tient avec inconstance et fragilité. Elle ignore qu'Anselme rend des visites régulières à l'étage à la bonne, Céleste, qui tombe enceinte. Elle ignore aussi que cet évènement va bouleverser sa vie, lui donnant à la naissance de l'enfant un nouveau rôle de mère, et d'amante. En effet, le petit Adrien va rapprocher des coeurs, mais aussi des corps...

De Léonor de Récondo, j'avais déjà lu Pietra Viva [clic ici], très différent de cet Amours. Dans ce livre-ci, le sentiment de lecture est autre. Dans les premières pages, on se retrouve en effet presque projeté dans un des épisodes de La Recherche de Proust, dans un charme d'atmosphère, un brin désuet, pas désagréable. Et puis, la place bien déterminée de chacun, les rôles, sont redistribués précipitamment au détour d'un chapitre, et le roman prend un autre tour, plus sensuel, presque à la Emma Bovary, où la passion frôle constamment le drame. J'ai aimé lire ce titre, sans ressentir pour lui pour autant un énorme coup de foudre (le défaut sans doute des livres trop vantés, primés ?), mais depuis la fin de ma lecture les scènes, des personnages, me poursuivent. N'est-ce donc pas là le pouvoir des grands romans ?

Editions Sabine Wespieser - 21€ - Janvier 2015 - Grand Prix RTL Lire 2015 - Merci ma bibli !!

Un avis, discordant de l'enthousiasme général, chez mots à mots Lumineux, intelligent, charmant pour LeiloonaPas d'émotion forte ou criante pour Clara mais de la pudeur sensibleUne ode à la féminité, la liberté, la maternité, aux AmourS, pour le petit carré jaune  Un roman absolument sublime, brillant et lumineux, qu’il faut absolument lire pour l'irrégulière - Certains passages resteront gravés dans la mémoire d'Une comète - Très réussi pour Cuné - Micmelo aime passionnémentUn roman édifiant, à l'écriture tantôt coup de poing, tantôt caresse pour Cathulu !


06 juillet 2015

Juste avant le bonheur, Agnès Ledig

justeavantlebonheur"On s'en sort parce qu'on n'a pas le choix. La vie suit son cours et nous ne sommes que quelques petits bouts de bois qui flottent au gré des courants. Nous avons tous été pris dans les remous des rapides, chavirés, percutés, noyés par moments, mais nous flottons toujours. Et puis, parfois, dans certains petits coins de rivière, protégées par une grosse pierre, tourbillonnent ensemble les brindilles qui ont subi les rapides et qui se retrouvent pour souffler. Formant un petit conglomérat de survivants malgré les courants puissants."

Julie est caissière dans un supermarché. Elle vit seule avec son fils Ludovic et la vie n'est pas toujours facile, surtout lorsqu'elle subit le harcèlement de son chef ou qu'elle compte les sous qui lui restent pour finir le mois. Un beau jour, un client un peu différent, cinquantenaire, devenu depuis peu célibataire, passe à sa caisse, voit une larme furtive glisser sur sa joue et lui glisse deux mots sympathiques. Il l'invitera quelques jours plus tard à déjeuner puis à le rejoindre avec son propre fils Jérome, un jeune médecin rempli de chagrin, dans sa maison de Bretagne pour des vacances. Trois semaines qui permettront au petit Lulu et à sa mère de découvrir la mer, mais aussi à chacun des protagonistes de s'apprivoiser, de se prendre dans leurs bras, de manger des tartines de Nutella et de pleurer tout leur saoul.

Juste avant le bonheur est de ces livres dont je me méfie souvent, parfois trop perclus de bons sentiments. Cependant ici, la méfiance s'envole rapidement car la mayonnaise imaginée par Agnès Ledig fonctionne, les personnages étant eux mêmes remplis de doutes, pas convaincus par les Princes Charmants ou les Contes de fées. Pour Julie, la réalité et le quotidien ont trop de prise pour qu'elle puisse se laisser aller si facilement à croire en sa chance d'avoir rencontré Paul et sa générosité bienveillante. Personne ne veut se laisser faire, ni Julie, ni Jérome, et s'abandonner si vite au bonheur... un bonheur qui peut effectivement basculer en une fraction de seconde. J'ai lu ce titre en une bouchée, avec beaucoup d'émotion. C'est un roman qui fait du bien, tellement il foisonne de petites leçons de vie, et d'actes charmants, de gens que l'on aimerait croiser dans la vraie vie, mais également d'émotions et de sentiments sincères.

Editions Pocket - 6.80€ - 2014 - Merci ma bibli !!

Quelques autres lectures, qui se sont questionnées sur cette histoire de bons sentiments...

Aifelle est partagée - Une histoire qui sonne vrai pour Clara - Un tsunami d'émotions pour Leiloona - Sourire, espoir et larmes pour Sandrine - Saxaoul a pensé à Ensemble c'est tout d'Anna Gavalda - Sourire et larmes pour Stephie aussi - Chez Un autre endroit un coeur de femme a été touché !!

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30 mai 2015

L'inattendu, Claudie Pernusch

linattendu

 "Je ne lui ai pas confié la clé du chalet, bien qu'elle se promène seule très souvent. J'attends. Je ne sais pas quoi. Un évènement, un signe, un déclic. Donner la clé représente pour moi un engagement d'une importance capitale, la concrétisation d'une union, d'un lien. Alors j'espère. Je veux y croire sans vouloir y croire. C'est compliqué !"

Une étrange adolescente au teint diaphane apparaît un soir dans le jardin de Viviane. Cette dernière la recueille pour la nuit, puis pour quelques jours, et se prend à rêver à une maternité tardive, à l'adoption. Il faut dire que la jeune retraitée a toujours désiré une famille, qu'elle n'a pas eu en définitive, faute de trouver un père adéquat, l'amour. Mais là elle tient sa revanche sur sa vie, et comme la jeune Cosima est enceinte, le chalet prend soudain des allures de refuge, le bonheur semble à portée de mains. Cependant, des doutes pernicieux assaillent régulièrement Viviane, devant le comportement troublant de la jeune fille, et la réaction contrastée de son entourage amical. 

J'avais déjà lu de l'auteure Une visite surprise [clic ici], que j'avais plutôt aimé, et qui déroulait son histoire à Soulac sur Mer. L'inattendu est un roman très réussi, qui étend lui son histoire au creux des collines de Montbury (lieu imaginaire ?), et qui sait à la fois nous faire craindre le pire, et analyser avec justesse les pièges de l'attachement excessif. Dans le roman de Claudie Pernusch, il y a suffisamment de rebondissements, de chaleur humaine, et d'inquiétude, pour tenir le lecteur en haleine. J'ai pensé assez souvent en le lisant à l'atmosphère en huis clos de Esprit d'hiver [clic ici] de Laura Kasischke, à ce face à face tendu entre une mère et sa fille... mais ce roman n'est pas que cela. Bien que quelques pages ont réussi à littéralement me faire frissonner. Claudie Pernusch explore elle plutôt les liens d'une parenté improvisée et entoure le duo d'une galerie de personnages attachants qui apporte de la couleur et une texture riche à son histoire. Une aventure à tenter !

Editions Belfond - 18.50€ - 2 avril 2015

Saxaoul a eu du mal à comprendre Viviane - Canel a eu de mal à rentrer dans ce roman puis s'est laissée entrainer par l'intrigue plus sombre...

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26 mai 2015

Wake up America t1 et t2, John Lewis & Andrew Aydin & Nate Powell ... BD

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"J'étais le sixième à parler ce jour-là. Le Dr King était dixième. De tous ceux qui sont passés à la tribune, je suis le seul à être encore en vie."

John Lewis a eu un rôle déterminant dans la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis. A la tête du SNCC (Student Nonviolent Coordinating Committee) entre 1963 et 1966, il en est devenu un des "Six grands leaders". Il a participé étudiant à des protestations non violentes dans des restaurants de Nashville, a joué un rôle dans les "voyages de la liberté" qui s'opposaient à la ségrégation dans les gares routières du Sud. Il a été arrêté, subi des violences. Enfin, il a été un des principaux orateurs du défilé historique de Washington en août 1963.

C'est son histoire qui est racontée dans ces deux albums (un troisième tome est prévu). Le graphisme de Nate Powell, les pages en noir et blanc, superbes, rendent parfaitement la violence des opposants, la détermination pacifique du groupe, les écueils nombreux, la haine, et la difficulté de se faire entendre. J'ai aimé connaître par ce biais un pan de l'histoire méconnu, et ce personnage dont j'ignorais tout, plus discret, John Lewis. Le récit d'Andrew Aydin permet aussi de mettre en perspective les premières luttes, de montrer que des blancs y participaient, également déterminés. Cette volonté farouche de faire avancer par petits pas dérisoires mais si efficaces l'égalité, le si évident droit à la dignité humaine pour chacun, ne peut que remplir d'admiration et de respect. Des albums essentiels.

Editions Rue de Sèvres - t1 13€ - t2 14€ - janvier 2014/mai2015 

 

 

Rep. John Lewis' Speech at the 1963 March on Washington from BillMoyers.com on Vimeo.

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16 mai 2015

Guérir de ses blessures affectives, John Gray

guerirdesesblessures

 John Gray est l'auteur à succès des Hommes viennent de Mars et (des) femmes viennent de Vénus. Mais ce n'est pas ce qui m'a attiré vers le titre dont je vous parle aujourd'hui. J'ai en fait été très tentée par la perspective d'en savoir un peu plus sur la notion d'écriture émotionnelle abordée dans ce livre, l'écriture étant vue comme un type de soin.

En quatrième de couverture, John Gray nous propose de lutter contre l'auto-dépréciation, de gérer nos tensions quotidiennes, et d'éviter de nous laisser dévorer par la rancoeur. Il nous propose également de nous expliquer l'origine de nos difficultés relationnelles et de nous offrir des moyens simples et efficaces pour y remédier.

En fait, cet ouvrage ludique et simple ne nous guérit pas vraiment de nos blessures affectives de manière magique, vous vous en doutiez, mais donne des pistes intéressantes, qui ouvrent la réflexion. J'ai par exemple été très intriguée par cette notion de "vases communiquants" dans une relation, par cette passivité affectée chez l'un qui peut entraîner des émotions douloureuses chez l'autre (l'autre étant à ce moment là le miroir de son interlocuteur silencieux, sa face visible, son médium émotionnel, forcément exagéré). John Gray est convaincu de la nécessité d'exprimer ses émotions et ses vérités, de la nécessité aussi de s'éloigner des principes éducatifs qui consistent à masquer ce que l'on ressent par politesse. Car loin de nous permettre de mieux vivre en société, en famille, en couple, le détachement affecté crée un disfonctionnement et un déséquilibre dans nos relations, la colère inquiète de l'autre, et peut nous contraindre à la solitude.

Le passage qui traite de l'écriture émotionnelle met lui en avant le bienfait de poser sur le papier ses émotions. Et j'ai pu moi même constater combien écrire permettait parfois d'avancer, et ce sur des points précis. John Gray parle des blessures affectives, il traite donc ici des émotions que l'on ressent envers une autre personne, et que l'on peut avoir à coeur de regarder en face. Il préconise la forme d'une lettre, comme biais d'écriture, que son destinataire n'est pas obligé de recevoir, et conseille de passer par ces cinq niveaux d'émotions : colère reproche rancoeur, souffrance tristesse déception, peur insécurité, culpabilité regrets ("je suis désolé(e)", amour pardon compréhension intentions.

Un ouvrage intéressant, léger, intergénérationnel (il peut se lire dès l'adolescence), qui a le mérite d'ouvrir des perspectives, et de mettre en avant le bienfait thérapeutique de l'écriture avec des conseils simples et concrets.

Les éditions de l'Eveil - 14.95€ - Mai 2015

 

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14 mai 2015

Premier amour, Joyce Carol Oates

premieramour

 "Jared se met à rire, c'est la première fois que tu l'entends rire, d'un rire aigu de jeune garçon qui s'évanouit presque aussitôt. Un rire que tu ne peux qu'imiter, aussi irrépressible que si l'on te chatouillait, mais l'instant d'après il a cessé. Tu t'aperçois que Jared a refermé ses doigts sur ton poignet gauche. Par réflexe, ton bras se contracte, tu veux te dégager, détaler comme un chat affolé et rentrer en courant à la maison. Mais tu ne peux pas. Paralysée, agenouillée, tremblante, à l'ombre menaçante de ton cousin Jared, également à genoux. Sa tête qui oscille, le cheveu dru couleur de fumée, les yeux embrasés. Il parle d'un ton calme, autoritaire. "Tu ne te rappelles pas la première fois où tu m'as vu, Josie. Mais moi, je me rappelle la première fois où je t'ai vue.""

Suite à la séparation de ses parents, Josie s'est réfugiée, avec sa mère, chez sa grand tante Esther. Dans cette maison austère, baignée de la chaleur et de l'humidité de l'été, Josie tombe sous le charme de Jared, son cousin de vingt-cinq ans. Mais le jeune homme, étudiant en théologie, est aussi fascinant et prédateur que le serpent noir qui hante les cauchemars de la petite fille de onze ans, d'une cruauté aussi attirante qu'effrayante. La mère de Josie, occupée à séduire son nouveau patron, et sa grande tante Esther, qui préfère se voiler la face devant les défaillances de son petit fils, ne sauront la sauver d'une première histoire d'amour sordide.

C'est un premier amour que l'on ne souhaite à personne que vit la pauvre et solitaire petite Josie. Les première pages de ce livre court, presque une nouvelle, mettent d'ailleurs tout de suite le lecteur dans l'ambiance d'une terreur sourde et omniprésente. Joyce Carol Oates excelle visiblement à installer des ambiances suffoquantes et désagréables. J'avais aimé Mudwoman, dans la même veine. J'ai également aimé ce roman. J'ai abandonné d'autres titres. Plus je la lis plus j'ai le sentiment que chaque oeuvre de cette auteure prolixe mérite à chaque fois une tentative. Tentative ici réussie.

Editions Philippe Rey - 7.50€ - Mars 2015

Ce titre est une réédition, Choco l'avait lu en version Actes Sud [clic]

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28 avril 2015

Kinderzimmer, Valentine Goby

kinderzimmer"Mila ne se souvient plus de la date exacte. Le jour où les Belges sont arrivées avec des bébés joufflus, dodus sous la brassière, de kommandos extérieurs, sûrement. Elles serrent contre elle ces bébés splendides, bien nourris, surfaces de peau bombées, rosées, les blotissent dans leurs cous pendant l'Appell. Ils ont des lèvres rouges, pleines de sang rouge. De peaux marbrées laiteuses. Mila les fixe, elle se demande quel âge ils peuvent avoir. Jour après jour ils maigrissent. Ils rétrecissent. Au bout de trois semaines environ, les femmes posent seules."

- Alors quand vous aviez compris que vous alliez à Ravensbrück ?
Cette question d'une élève déclenche chez Suzanne Langlois beaucoup de trouble, elle qui a pris l'habitude de réciter son expérience en éloignant les émotions. Pour se raconter à elle même Ravensbrück, elle ne peut alors être que Mila, quelqu'un d'autre, cette jeune fille enceinte qui ne savait pas où elle mettait les pieds, bien sûr, et qui maintenait très fort la main de Lisette pour y faire ses premiers pas. Bien entendu, elle n'a su le nom de l'endroit qu'après y avoir passé deux mois et ensuite le nom n'a plus eu d'importance car tout a pris de toute façon une consonance gutturale bizarre. Parce qu'après, le combat est de tenir, d'oublier qu'il y a un enfant dans son ventre, d'éviter tout ce qui amène au tri et à la mort, tenir malgré le corps qui lâche, qui pue, et qui disparaît peu à peu sur des jambes chancelantes. Lorsque l'enfant naît, tout devient encore plus une raison de vivre, et de ne pas se laisser sombrer, la présence rassurante de Teresa, le partage pour le bien des enfants, cette Kinderzimmer où les bébés ne vivent pas plus de trois mois, le petit visage de James, les jours qui passent quand même, et les échos muets d'une libération prochaine et possible.

L'écriture de Valentine Goby est dans ce titre encore frappante, directe et belle, malgré l'horreur de ce qui est raconté, exactement celle dont j'avais conservé le souvenir dans le très marquant Qui touche à mon corps je le tue. Et c'est ce qui m'a frappé en début de lecture, cette capacité de l'auteure à nous détacher des émotions fortes que l'histoire pourrait nous insuffler. Et puis, le récit prend de la consistance, les événements s'enchaînent et donnent une image de plus en plus réaliste de l'effroi. Alors, l'écriture de Valentine Goby insuffle alors autre chose, le maigre espoir de voir vivre jusqu'à la fin Mila et son fils, et ce maigre espoir, même s'il s'amenuise de plus en plus, nous tient et nous tire inexorablement jusqu'au terme du récit. Je me suis empêchée d'aller voir des images du camp sur internet, je voulais garder la petite lumière vacillante qui parcourt ce roman en tête, et ne pas douter de l'humanité entière, comme Mila le fait si justement, alors qu'elle égrène chaque geste, chaque parole tue, chaque acte qui lui sauve la vie depuis son entrée à Ravensbrück, et lui permet de croire à un destin protégé.

Lu en grand format, merci ma bibli !! - Sorti en poche aux éditions Babel - 7.80€ - Mars 2015

Quelques autres lectures... A propos de livres - Jérome - Noukette - Saxaoul - Stephie - Sylire (version audio) - Leiloona - Frédérique Martin - ...

En lecture commune aujourd'hui avec Laurie Lit [clic ici]

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27 avril 2015

Le roi disait que j'étais diable, Clara Dupont-Monod

leroidisait

 "Je sais que tu détestes cet endroit. Je t'ai surprise plusieurs fois campée devant ta fenêtre - c'est ainsi que tu m'as vu la première fois, alors que j'avançais vers ton château de Bordeaux dans un nuage de poussière. C'est ainsi que tu te tiens, debout, aux aguets, furieuse de ne pas pouvoir vivre. Mais, si tu étais un peu plus attentive, si ta colère te laissait parfois ouvrir les yeux, alors tu verrais que tu as tort de prendre tes pairs pour des ennemis, et l'admiration pour de la convoitise. Bien sûr qu'on te regarde et que tu impressionnes. Ici, dans le Nord, personne n'a jamais vu une femme aussi libre."

Clara Dupont-Monod a choisi, dans son livre, de romancer les zones laissées vides par l'histoire de la vie d'Aliénor d'Aquitaine, en s'attachant plus particulièrement à sa jeunesse, de son mariage avec Louis VII à son divorce quinze ans plus tard et à son nouveau mariage avec Henri Plantagenêt, futur roi d'Angleterre. Aliénor est l'héritière du royaume d'Aquitaine, territoire dont elle compare sans cesse les moeurs à celles de la cour. Elle s'ennuie dans son château, triste comme son mari Louis qu'elle considère comme un moine. Lui est fou d'elle et cède à ses caprices, fait venir à sa demande des troubadours, des tissus précieux, et ferme les yeux sur les escapades enfiévrées de sa très jeune femme dans les quartiers obscurs de Paris. Mais la jalousie prend très vite le dessus, et Aliénor ne cède à rien. Certaines décisions du roi, prises sous l'influence de cette femme de caractère, sont même assez embarrassantes pour le trône. L'amour de Louis pour Aliénor finit tout de même pas s'étioler, et les époux se tournent de plus en plus souvent le dos. Des guerres auront lieu, une croisade, qui feront vaciller définitivement ce couple improbable...

J'ai goûté cette lecture comme je goûte parfois les délicieux Secrets d'histoire de Stéphane Bern sur France 2, comme un voyage instructif au XIIème siècle. Je ne connaissais pas très bien la légende d'Aliénor d'Aquitaine. Je ressors donc de ce titre en ayant le sentiment d'avoir un peu appris. Mais peut-être en attendais-je autre chose ? Trop ? J'avais conservé un souvenir très fort de ma lecture de La Passion selon Juette, une force que je n'ai pas retrouvée ici. Cependant, je dois dire que j'ai aimé dans ce roman, non pas la voix intransigeante d'Aliénor, mais celle plus sensible et vacillante de Louis VII, son regard sur ce règne imposé qu'il a reçu de son frère mort, la contradiction de ses sentiments, sa lucidité sur son temps. Ma lecture s'est attachée à ce personnage plus particulièrement, et j'ai aimé à ce moment là la musique de l'écriture de Clara Dupont-Monod. Me voici donc seulement qu'à moitié séduite.

Editions Grasset - 18€ - Août 2014 - Prix Ouest

Lu aussi par... Liliba - L'irrégulière - EstelleCalim

 

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19 avril 2015

Manuel d'écriture et de survie, Martin Page

manueldecritureetdesurvie

 "J'ai bien peur de dresser un tableau sombre de notre situation, Daria. Alors je le redis : malgré tout, nous nous en sortons. Nous sommes combatifs et inventifs. Les obstacles ne nous arrêteront pas. Peut-être qu'un jour suffisamment de monde en aura assez de cette société de douleur. En attendant, nous allons construire notre monde à part. L'art, c'est d'abord une ruse pour ceux qui ne trouvent pas de place, égarés, trop sensibles, fragiles. On est artiste non pas grâce à un don mais à cause d'une incapacité. De ce défaut, de cette faille, nous faisons quelque chose."

Suivant le modèle de Lettres à un jeune poète de Rilke, Martin Page élabore une correspondance entre lui et une jeune écrivain, Daria, dont ne seront visibles que ses lettres à lui. Daria est déjà l'auteure d'une nouvelle, reconnue pour sa qualité, ensuite elle se lance dans l'écriture d'un roman, puis dans l'aventure de la publication. Mais les doutes sont là, et l'auteur qu'elle sollicite la rassure, lui explique son propre chemin, les clés qu'il utilise pour vivre de sa plume, gérer le quotidien, trouver sa place dans le monde, mais aussi se préserver. 

En dédicace de ce titre, Martin Page a recommandé à l'Antigone que je suis de faire bon usage des tempêtes... Et c'est ce que j'ai retenu de ce Manuel qui conseille, rassure et remet sans cesse les angoisses et les sursauts d'orgueil dans le juste chemin de la réalité. Pour que Daria continue à faire fructifier son talent, le narrateur lui explique avec force exemples, qu'il faut surtout croire à son écriture, faire fi de l'extérieur, ne s'en servir éventuellement qu'à un bon usage, toujours tourné vers une amélioration d'une situation matérielle lui permettant de conserver sa liberté, et de travailler travailler travailler. J'ai passé un bon moment dans ce livre, qui m'a permis de réentendre des passages déjà évoqués au cours de la rencontre à laquelle j'ai assisté [clic]. Des principes sont posés, des convictions fortes sont énoncées, des règles qui fonctionnent et permettent de garder le cap sont proposées. Au lecteur d'y puiser ce qui lui convient, ou non. Personnellement, j'ai eu également le sentiment d'y rencontrer réellement une personne. Et plus qu'un manuel d'écriture, ce titre est surtout un hymne à la création florissante, et à l'art en général.

Editions du Seuil - 14€ - Mai 2014

Cathulu a été la tentatrice

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12 avril 2015

Chroniques de la débrouille, Titiou Lecoq

chroniquesdeladebrouille

 "Je suis de semi-bonne humeur. D'une bonne humeur mitigée qui ne demande qu'à basculer vers l'outre-noir."

Avant tout, pour comprendre le sujet de ce livre, il s'agit de savoir que Titiou Lecoq tient un blog (toujours alimenté) depuis des années (http://www.girlsandgeeks.com/), connu pour sa verve, sa non langue de bois, et sa fraîcheur insolente. Je la suivais très régulièrement à une époque, quand je fonctionnais encore avec un agrégateur de flux, et que mon temps semblait s'étirer lentement comme un chew-gum mâché toute la journée. La lire était revitalisant, parfois une expérience un peu incongrue et décalée, mais toujours un plaisir. En 2011, Les Morues sont sorties en librairie [clic ici] et Titiou Lecoq est devenue auteure. Puis, quelques temps plus tard, elle est devenue maman. 

Les Chroniques de la débrouille (sorti aux éditions Fayard sous le titre Sans télé, on ressent davantage le froid) sont la retranscription retravaillée des chroniques de son blog jusqu'à sa première maternité. J'ai reconnu certains passages que j'avais lu en direct. On y reconnaît cette jeune-fille de son temps, arrimée à internet toute la journée, bardée de diplômes inutiles et coincée dans un petit boulot qui la nourrit à peine, pleine de désirs, d'envies de devenir ce qu'elle souhaite devenir, et puis aussi maladroite, avec ses histoires d'amour un peu ratées, ses amis présents. Mais malgré ses hésitations et ses listes, sa volonté de devenir écrivaine, elle ne s'en sort pas si mal la jeune Titiou, puisque de pigiste, elle devient presque journaliste et finit par être invitée sur les plateaux de télé.

J'ai pris ce petit poche comme une parenthèse de bonne humeur. Je ne me souviens pas avoir autant ri avec un livre depuis longtemps. Car les aventures de Titiou Lecoq sont désopilantes, son regard sur son quotidien souvent juste et désarmant. Le langage est gouailleur et sans filtre, direct, mais j'ai aimé cette lecture, elle m'a fait du bien. Elle donne en filigrane beaucoup d'espoir, celui assez ténu qu'on peut avancer dans la vie, même avec ses fragilités en bandoulière, du moment qu'au fond de soi vit une certaine volonté. 

Editions du Livre de Poche - 6.90€ - Avril 2015

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