03 décembre 2013

Le Livre du Thé ~ Kakuzô OKAKURA... illustré d'estampes de KATSUSHIKA HOKUSAI

livreduthe"Le thé fut une médecine avant d'être une boisson. C'est au VIIIe siècle, en Chine, qu'il entra dans le domaine de la poésie comme un divertissement de bonne société. Le XVe vit le Japon l'ennoblir du statut de religion esthétique : la Voie du Thé.
Cette dernière est un culte fondé sur l'adoration du Beau au coeur même des contingences matérielles de la vie quotidienne. Elle enseigne la pureté et l'harmonie, le mystère de la bienveillance partagée, le romantisme de l'ordre social. Il s'agit essentiellement de vénérer l'Imparfait en tentant d'accomplir en douceur quelque chose de possible au sein de cette chose impossible que nous appelons la vie."

Le livre du Thé, publié pour la première fois en 1906, aux Etats-Unis, et en langue anglaise, est devenu aujourd'hui un classique. Kakuzö OKAKURA tente dans ses pages de nous expliquer l'âme japonaise, son raffinement, ses autres priorités, très éloignées des règles de vie à l'occidentale. A travers cet art du thé si spécifique, ses rituels, il nous invite aussi à revenir à l'essentiel, aux petites choses, à la recherche de cette perfection qui permet la transformation des esprits, et qui amène sans doute plus tard à la sagesse. 

J'ai énormément aimé ce petit livre qui a été dans mon quotidien une bouffée d'oxygène pur. Car l'auteur, en nous obligeant à faire un pas de côté, à changer notre regard, à s'éloigner de nos normes et de nos schémas occidentaux, laisse s'entrouvir la porte d'un ailleurs possible, d'une autre manière de vivre. Le livre du Thé est sans conteste un grand texte philosophique qui donne au raffinement asiatique toutes ses lettres de noblesse et sa véritable définition. A lire absolument.

Les illustrations d'Hokusai apportent une élégance tout à fait appropriée à ce délicieux petit livre qui va rejoindre d'autres textes essentiels dans ma bibliothèque, comme par exemple Le Prophète de Khalil Gibran. Un coup de coeur !!

hokuzai

Un grand merci à Synchronique éditions !! - 12.90€ - Octobre 2013

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17 novembre 2013

La Grâce des brigands ~ Véronique Ovaldé

lagracedesbrigands

"Elles se regardèrent, Joanne accoudée à la fenêtre et Maria Cristina en tailleur sur le tabouret, cigarette à leurs becs respectifs, au frais dans leur courette en ciment, avec la cage du mainate de la voisine au milieu des cactus en pot, et elles se mirent à rire et Maria Christina se dit qu'il n'y avait décidément rien de meilleur que la camaraderie et, comme elle ne savait pas encore bien vivre les choses sans penser au moment où elle ne les aurait plus, elle eut peur de perdre Joanne."

Maria Cristina a trouvé depuis quelques années un semblant d'équilibre dans sa vie. Elle a quitté depuis longtemps Lapérouse, la bourgade de son enfance, et sa famille asphyxiante. Elle est écrivain, elle vit seule, et a comme amie Joanne, une serveuse libérée, mère d'un petit garçon, et comme ancien amant et mentor un écrivain à succès, Rafael Claramunt. Depuis le succès de son premier roman, l'écriture est au centre de son existence, et l'image qu'elle renvoie aux médias est celle d'une femme libre et déterminée.
Alors quand Maria Cristina reçoit un appel affolé de sa mère - alors qu'elle n'a pas eu de nouvelles d'elle depuis des années - la priant de venir s'occuper du fils de sa soeur, le bouleversement est grand...

Mis à part Déloger l'animal, je crois avoir tout lu de Véronique Ovaldé. Et ce qui surprend dans ce roman-ci en premier lieu est l'absence de fantaisie, qui était pour moi une des caractéristiques de l'écriture de l'auteure. Nous sommes loin du Sommeil des poissons lu précédemment. La grâce des brigands n'a pas en premier lieu l'allure d'un conte. Le récit, d'ailleurs, démarre de façon désordonnée, presque avec acidité.
Et puis, parce qu'il était évident que la magie apparaitrait enfin, certains passages, d'une extrême vérité et d'une grande beauté, m'ont donné la chair de poule, comme pouvaient seules le faire (me semblait-il) certaines chansons. 
La grâce de ce roman est donc ailleurs, non pas dans la fioriture de l'écriture, mais dans la simplicité toute nouvelle d'une auteure qui sait convoquer des images fortes, si bien parler des ravages des éducations mystiques et de la complexité des êtres, et ce avec un attendrissement et une empathie touchante. Passer quelques heures en compagnie de la petite troupe qui entoure Maria Cristina est par ailleurs d'un réconfort et d'une tendresse rare.
Un coup de coeur de lecture évident !

"Ce qu'il est intéressant de noter c'est que l'apparente docilité de Maria Cristina était en fait un type de résistance. Mais une résistance tranquille et adpatée au contexte. Une résistance à ce que sa mère pensait faire d'elle, une résistance à son milieu. Une sécession silencieuse en quelque sorte.
Il est certain que Meena était la seule personne à avoir remarqué le désir de Maria Cristina de se fondre dans leur milieu (tenue de camouflage) tout en s'adonnant à ses deux passions coupables : l'une pour les supputations diverses à l'égard de ses contemporains [...] et l'autre pour les livres. Cette dernière passion, ça ne faisait pas un pli, l'entraînerait loin de Lapérouse, puisque les livres servent, comme on le sait, à s'émanciper des familles asphyxiantes."

Tout Véronique Ovaldé sur ce blog [clic ici]

Editions de l'Olivier - 19.50€ - Août 2013

Un titre lu dans le cadre des matchs de la rentrée littéraire de PriceMinister-Rakuten !! (Grand merci)

D'autres nombreuses lectures dont...  L'irrégulière - Sylire - Clara - Cathulu - Theoma !

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09 octobre 2013

Nouons-nous ~ Emmanuelle Pagano ... Rentrée littéraire 2013 (coup de coeur !)

"Nous lisons toujours ensemble, et si nous nous manquons de quelques lignes, nous nous attendons."livre-nouons-nous

"Après son départ, comme si je n'étais pas assez triste encore, je me suis entourée de choses qui font pleurer. De musique en premier, parce que les larmes naissent près de l'oreille, du mineur à m'en noyer, et de promenades près de la rivière en soirée. J'allais au bord de l'eau, vers une lumière brisée, là où la végétation est si tassée que la lumière pour y tenir doit se coucher, oblique pour se glisser à travers les branches basses des arbres ficelant cent fois la rive, que la lumière ne peut être que celle de la fin du jour. J'avais besoin de choses comme ça, finissantes, altérées, déchirantes et fatiguées, pour aller tout au bout de mon chagrin."

"Depuis que je l'ai rencontrée, des éléments manoeuvrent en moi. J'entends de temps en temps le déclic des pièces, dans mon corps, je ressens le souple roulement des engrenages, tout le lent et délicat travail de rouages que je ne soupçonnais même pas. Je ne sais pas quelles fractions de moi jouent, ni comment elles s'entraînent les unes les autres. Je suis à l'écoute de ces rénovations dans ma carcasse soudain docile. Ca bouge, mais qu'est-ce qui bouge ? Elle fait changer mon corps, le remue de fond en comble, sans violence. Elle modifie mon intérieur. Elle a juste gardé l'ossature et la peau, elle régence tout dedans. Je ne comprends pas ce qui se passe."

Dans Nouons-nous, l'amour est composé de petits détails. Et comme Emmanuelle Pagano sait si bien le faire (avec cette voix si unique qui m'enchante à chaque fois que je la lis), nous naviguons ici à fleur de peau, et près du moindre grain de poussière. Car la vie, les sentiments, sont dans les gestes du quotidien, ceux que l'on accepte de partager ou non, ceux qui nous manquent quand l'autre s'absente. Son texte est une suite de fragments qui nous racontent chacun une histoire différente, individuelle, qu'elle soit contée via un regard masculin ou féminin.
Comme toujours chez l'auteure, rien n'est caché, tabou, hors des mots. Et pourtant, rien n'est vulgaire non plus. Les corps réels avec leurs désirs et leurs disgrâces éventuelles, leurs langages particuliers, ont leur place.

L'amour se joue de nous, de ses personnages, noue entre deux êtres un lien fort, et puis parfois décide de le dénouer, ou de le consolider. Contre le pouvoir de l'attraction des corps, que pouvons-nous ? Emmanuelle Pagano, regarde, écoute, prend des notes, et laisse faire. Un tendre coup de coeur pour ce livre fortement poétique !!

Editions P.O.L - 16€ - Octobre 2013

Tout Emmanuelle Pagano sur ce blog - Un excellent billet ici !

Challenge 1% rentrée littéraire : 6/6

challengerentree2013

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05 octobre 2013

Mudwoman ~ Joyce Carol Oates ... Rentrée littéraire 2013 ( coup de coeur )

mudwoman"[...] cet horrible incident devait être un rêve, un autre de ses rêves, car de plus en plus souvent elle s'enlisait dans une boue de rêves d'une inexprimable laideur ; sa vie la plus profonde, la plus intime était devenue un enchaînement de cauchemars humiliants dont elle sortait épuisée et brisée."

Jetée, tel un déchet, par une mère démente au milieu des marais alors qu'elle n'a que trois ans à peine, puis sauvée par un jeune-homme, et adoptée plus tard par un couple de Quakers aimants, Mudgirl, "l'enfant des marais" tente d'être ce qu'on attend d'elle, cette Meredith Neukirchen, irréprochable et brillante qu'elle deviendra effectivement adulte. Mais, alors que sa carrière semble au firmament, alors qu'elle est la première femme présidente d'une université de grand renom, tenant à faire preuve d'un dévouement total à l'égard de ses élèves et de son rôle, « M.R. » Neukirchen vacille. La jeune-femme solitaire est rattrapée par son horrible histoire, épuisée par ses fonctions, tourmentée par l'absence évidente à ses côtés de son amant secret, inquiète de la crise grandissante que traverse les États-Unis et qui la contraint à s'engager sur un terrain politique dangereux, et confrontée aux intrigues et à la malveillance du milieu académique dans lequel elle vit.

Mudwoman est ma première lecture "découverte" de Joyce Carol Oates. Et c'est une réussite, incontestablement. Je peux dire que j'ai été malmenée, tourneboulée et débarquée sur la rive telle une naufragée par ce roman qui ne peut laisser indifférent. Pourtant, je n'ai pas tout aimé dans ce livre, ni les premières pages, ni la construction qui m'a semblé manquer parfois de fluidité, ni les quelques "de" (coquilles d'édition sans doute) qui manquent ici et là. Mais lire Mudwoman s'avère une telle aventure au coeur du psychisme qu'il serait dommage de passer à côté pour quelques broutilles. Comme je le disais dans un billet précédent, je suis restée pendant près de 500 pages suspendue au souffle de Mérédith, goûtant son ascension avec émerveillement et puis assistant à sa chute vertigineuse, désarmée. 
Terrifiant et troublant, ce roman de Joyce Carol Oates est un grand roman, qu'on se le dise !
Et allez, il mérite amplement son petit coup de coeur enthousiaste.

Editons Philippe Rey - 24€ - Octobre 2013 - Challenge 1% rentrée littéraire : 5/6

challengerentree2013

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27 septembre 2013

La Vie domestique = Arlington Park

Cathulu en avait déjà parlé par ici [clic]. La vie domestique, version cinéma français, est une adaptation libre du roman de Rachel Cusk. Il sort mercredi 2 octobre au cinéma. Le film me tente beaucoup, mais j'attire surtout votre attention sur le changement de couverture effectué à cette occasion par les éditions Points, et qui a bien failli m'embrouiller moi-même... car le risque est grand d'acheter le même livre deux fois.

la vie domestique

arlington park

Arlington Park était un coup de coeur de lecture de l'année 2010...

"Etre une femme à Arlington Park signifie beaucoup de petites choses imprécises et enfermantes, et surtout être là pour les autres, son mari, ses enfants, tenir sa maison. Chacun sait ici que l'on ne montera plus bien haut dans l'échelle sociale, qu'on ne tombera pas plus bas non plus. Dans le confort douillet et coquet d'intérieurs briqués, les femmes d'Arlington Park se détruisent peu à peu, de leur présent pesant de solitude, et de leur avenir à jamais entravé. Alors, pour jeter un sort au temps qui passe, elles se coupent les cheveux, jettent leur colère sur les murs de leurs cuisines, essayent des vêtements provocants dans des galeries commerciales ou tout simplement se saoulent en rêvant de changements. Pour Amanda, Juliet, Maisie, Solly et Christine, la vie a comme un goût de déconvenue."

Mon billet d'alors dans son intégralité par ici [clic] 

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22 septembre 2013

Une preuve d'amour ~ Valentine Goby... un coup de coeur !

unepreuvedamour"Exactement Abdou. Les cheveux, une preuve d'amour. Les dents, une preuve d'amour. Le corps, une preuve d'amour."

Dans une classe de collège, on étudie Les Misérables, et on disserte à haute voix sur le cas de Fantine. A-t-elle abandonné sa fille Cosette ? Les élèves sont unanimes et pensent que rien ne peut absoudre cet acte, avoir laissé un enfant innocent entre les mains des cruels Tenardier. Le prof de français est déconcerté et s'attendait plutôt à ce qu'émerge l'idée du sacrifice, ou de la preuve d'amour... celle qu'Abdou finit par presque crier en se levant brusquement, avant de s'enfuir de la salle de classe, puis de l'école. 
Sonia qui vit seule avec son père depuis le décès de sa mère, est intriguée et attirée par ce grand garçon taciturne qui ne reviendra dans le sein du collège qu'après plusieurs jours d'absence. Car derrière l'évocation d'un classique du XIXème siècle se profile la dure réalité de ceux pour qui le nom de Calais évoque la plus haute liberté possible...

Ah là là... Mon petit coeur tout mou n'a su résister, dès les premières pages, à ce petit roman jeunesse là. Les larmes me sont venues aux yeux immédiatement. Et j'ai aimé ce récit porté par l'écriture toujours forte de Valentine Goby. J'ai aimé également cette incursion dans une salle de classe et vérifier encore une fois l'impact de la lecture sur nos actes, même si ici les actes ne sont que de papier.
Un coup de coeur !

Editions Thierry Magnier - 5.95€ - 15 mai 2013 - Merci ma bibli !!

Noté après le billet enthousiaste de Lucie ! [clic

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10 septembre 2013

Cherchez la femme, Alice Ferney

cherchezlafemme1"Si Marianne n'avait pas étouffé, c'était qu'elle recélait cette volière à l'intérieur d'elle-même, dans laquelle son esprit s'était émancipé. Pour toujours elle vivrait ainsi : partagée en deux, campée sur deux positions, la réalité et la vie intérieure. Au dedans Marianne imaginait ce qu'elle voulait, au-dehors, contenue, elle évitait l'insolence ou la provocation. Elle respirait par la conjonction d'un poumon secret et d'une soumission acceptée. Une part d'elle-même était configurée et consentait, obéissant aux règles, par ce désir qui nous pousse à préférer une famille sévère (puisqu'elle nous est échue) à pas de famille du tout. La tyrannie maternelle avait fabriqué de l'hybridité."


Cherchez la femme est l'histoire totale de deux couples, analysée, autopsiée, de la rencontre à la séparation, de l'ascension d'une sensualité des premiers instants à l'échec de la durée, en passant par la conception des enfants et de toute cette attente de consolation déposée à leurs pieds...
Nina a quinze ans lorsqu'elle tournoie sous le regard de Vladimir. Il n'aura de cesse de vouloir l'épouser, lui l'ingénieur des mines, et lui fera deux garçons dont l'aîné sera pour le couple une fierté sans pareille. Nina n'aura pourtant de cesse aussi de reprocher à Vladimir, plus tard, ce vol de son adolescence, et de ses espérances, noyant ses espoirs déçus dans l'alcool.
Serge, leur fils, et Marianne se rencontrent dans l'éblouissement de leur jeunesse et de leurs valeurs respectives. Marianne se révélera pratique, sincère et ardente. Serge, quant à lui, narcissique et brillant, sera celui par qui la rupture arrive... 

Mais quel est donc notre libre arbitre dans nos destinées affectives ? Et combien pèse donc le poids des rêves des générations précédentes sur notre présent ? Dans ce roman, Alice Ferney tente des explications, des pistes, nous offre des exemples... 
J'ai été complètement bouleversée par cette lecture à la structure pyramidale idéale, admirant la maîtrise d'écriture de la première moitié, puis complètement déboussolée par la seconde qui nous laisse abruptement aux portes de l'enfer intime. Les femmes de cette histoire nous entraînent chacune à leur manière dans l'émotion brute. Au lecteur d'en apprécier la teneur, et de ne pas s'y brûler la pensée ! Ainsi, j'ai pensé à Madame Bovary, à son empêchement affectif, à ses ferveurs et à ses douleurs, à sa fin tragique.
Ce roman est - vous l'aurez deviné - un gros coup de coeur personnel (il m'est impossible d'en décider autrement), mais aussi un pavé (soyons honnête) qui parfois souffre de quelques longueurs, surtout dans sa seconde partie. 
Cherchez la femme est pour autant un voyage à haut risque à indéniablement entreprendre !!

Editions Actes Sud - 23.50€ - Mars 2013 - Merci ma bibli !!


[Un petit bémol chez Gambadou] - [Pour Canel il est entre le génial, le brillant... le redondant et le glauque] - [Pour Cuné il passe de l'intérêt au désenchantement

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24 août 2013

Avoir un corps ~ Brigitte Giraud ... Rentrée littéraire 2013

AVOIRUNCORPS"Je m'habitue à l'idée d'être là, d'avoir une place, même si ma place a changé. J'accepte d'avoir à nouveau une présence, une épaisseur, un corps qui n'est pas fait que de lignes brisées, qui évite les pierres sur le chemin, qui transpire en haut du col. [...] Je sens comme cohabitent le petit animal en short de l'enfance qui escalade le toboggan, la gymnaste marchant sur la poutre, l'adolescente qui danse sur Imagine, l'amoureuse qui monte derrière la moto, la libraire en équilibre sur un escabeau, la mère qui maintient Yoto contre sa hanche. Je marche sur le sentier et cette sensation devient concrète, je suis faite de toutes ces pièces, comme si mon corps était une maison où vivent ensemble le vif de l'existence, fait de désirs, de force et de pulsations, mais aussi l'absence. Tous ces corps de fille évoluent sous le même toit et tissent une mémoire serrée. Je suis ici mais aussi là."

Par le prisme de l'évolution d'un corps, Brigitte Giraud nous emmène dans Avoir un corps à la découverte d'une petite fille qui devient grande, puis mère. Et c'est toute l'aventure de la vie qui nous est contée ici, quotidienne, faite d'expériences, de blessures, de douceurs, de pudeur et d'impudeurs. La conscience de soi passe sans transition de l'illusion de la maîtrise du corps, frôlant l'annorexie, à cette infinie confiance/ inconscience qui mène chaque femme à la maternité.

Cette petite fille que Brigitte Giraud regarde grandir, et dont elle s'approprie les rêves et les désirs par le "je" est un peu nous, un peu elle sans doute, et est très ancrée dans une époque. Et c'est là que l'auteure excelle, quand elle raconte l'enfance, la naissance du frère, les jeux, les premiers émois, l'envie d'enfanter contre lequel on lutte d'abord puis se soumet. J'ai aimé que règne dans son roman une réflexion sous-jacente sur le libre arbitre, et qu'elle souligne combien la féminité est une valeur sociale avec ses codes. Etre un corps d'enfant, se transformer, puis être une femme, être une mère, et tout cela sans jamais perdre la conscience de soi, de sa peau, sans se perdre, s'oublier, oublier de se regarder, de se voir... tout cela est parfois si difficile, fragile, sur le fil.
En tournant les pages de ce livre, j'ai pensé constamment à cette autre auteure qui écrit tellement bien aussi sur ce sujet, Emmanuelle Pagano. Malgré la comparaison, Avoir un corps est une lecture coup de coeur en cette rentrée littéraire, il serait étonnant qu'il en soit autrement.

Editions Stock - 18.50€ - 21 Août 2013

challengerentree2013La lecture de Clara

 

Challenge 1% rentrée littéraire : 1/6

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22 août 2013

Un bonheur insoupçonnable, Gila Lustiger

unbonheurinsoupconnable... Illustrations réalisées par Emma Tissier.

"Les enfants comptèrent sur leurs doigts toutes les âneries des adultes, en commençant par le pouce. Mais, comme il leur arrivait de compter deux fois la même ou d'en oublier une autre, ils prirent une feuille de papier et un crayon et dressèrent une liste par ordre de gravité. Ils obtinrent ainsi 377 âneries comme "perdre de vue ses amis" ou "regarder de haut les plus faibles", 48 demi-âneries comme "ne jamais avoir de temps pour jouer", 24 quarts d'âneries comme "forcer les enfants à manger du brocoli" et une ânerie suprême : la guerre."

Monsieur Grinberg est un homme sérieux qui n'a comme seules faiblesses que de gâter de façon exagérée son chien Holstein et de ne pas trop prêter attention à son entourage... Il ne voit pas par exemple que Mirabella, sa femme de ménage, est depuis longtemps amoureuse de lui, ni que les enfants du quartier l'observent, surtout Mathilde qui n'a pas sa langue dans sa poche. Mais Monsieur Grinbert n'est pas que cet homme grognon que tout le monde connaît, il a été lui aussi un petit garçon qu'un gros chagrin a autrefois fait souffrir. A l'époque, un ami lui avait transmis un remède magique, le "livre des questions".
Ce remède pourrait servir encore aujourd'hui, il s'en rend compte soudain - il serait temps de l'exhumer enfin -, alors que le petit Paul vient de perdre sa grand-mère adorée et que la jeune Juliette ne cesse d'être maltraitée et moquée en raison de sa grande taille.
Car il s'avère souvent d'un réconfort absolu de se rendre compte que l'on partage avec beaucoup des questions sans réponses.

"Toute la journée, il attendit avec impatience de pouvoir continuer la lecture de ce livre où les enfants, depuis des siècles, inscrivaient leur peines et leurs questions. Et de savoir qu'il ne faisait qu'un avec eux, qu'il connaissait leurs voeux les plus secrets et leurs peurs cachées, qu'il prenait part à leur destin, partageait leurs inquiétudes et leurs joies... que tous ces enfants étaient comme lui tantôt courageux, tantôt abattus, qu'ils étaient heureux ou angoissés, justes ou détestables... de savoir que chacun d'eux, chacun de ces enfants soutenait celui qui était dans la peine - car oui, il sentait qu'ils étaient solidaires les uns des autres depuis des siècles -, tout cela éveillait en lui un sentiment de joie insoupçonné. Je ne suis pas  seul, exultait-il, j'ai des amis, par centaines, par milliers, et ce depuis des siècles et pour encore des centaines d'années."

Ce roman (pour adolescents ?) gisait dans ma PAL ("Pile A Lire" pour les nouveaux venus) depuis bien trop longtemps. Et il s'agit d'une jolie découverte et d'un tendre coup de coeur de lecture !! Je suis donc heureuse de l'avoir enfin ouvert. Il parle à l'adulte que je suis, à l'enfant que j'étais, et à ce regard forcément subjectif que je porte sur mes propres enfants (malgré leur joie active ils me taisent certainement leurs peines parfois).
Ce petit conte philosophique qui est à lui seul un réel bonheur est à déguster sans a-priori.
Pour information, il est sorti en Février 2013 en format poche chez J'ai lu. J'espère que les illustrations d'Emma Tissier y sont incluses (pas sûr) car elles participent grandement à l'attrait du grand format.
Allez zou, voici un petit livre à mettre dans les mains de toute la famille !!

Editions Stock - 17.25€ - 2008

Ici Cathulu racontait comment elle avait craqué avec joie pour ce roman - La lecture de l'ours en peluche de Leiloona - Le blog de l'illustratrice

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21 août 2013

Un coup de coeur en format poche ! Brigitte Giraud ~ Pas d'inquiétude

Alors que la présence en librairie du dernier roman de Brigitte Giraud, Avoir un corps, est annoncée pour aujourd'hui (mais je vous en parlerai plus tard), sort simultanément en format poche mon coup de coeur de la rentrée littéraire de 2011... Pas d'inquiétude. Je vous recommande donc chaudement aussi cette histoire intimiste qui nous conte le combat quotidien d'une famille confrontée à la maladie de leur fils. L'intrigue tourne son regard avec finesse non pas vers l'aspect médical mais vers les implications familiales d'un tel cataclysme privé. Et Brigitte Giraud y déploie tout le talent de sa belle plume !

pasdinquietudeUn extrait de mon billet d'alors...

"Pas d'inquiétude raconte l'histoire d'une famille ordinaire, qui vient tout juste de prendre possession d'une maison neuve, dans un lotissement tel qu'il en pousse partout aujourd'hui, après avoir vécu pendant des années dans l'exiguité d'un appartement trop petit pour quatre. Le couple a décidé de garder les finitions pour plus tard, pour eux, par soucis d'économie.
Le rêve est donc là, enfin à portée de main, mais c'est la maladie qui s'invite. Medhi, le plus jeune est atteint d'un cancer. Alors, les travaux attendront, il faut s'organiser, prendre des congés. La mère venant tout juste de commencer un nouveau travail où elle doit faire ses preuves, c'est au père qu'incombe de laisser le sien de côté pour faire face à l'urgence. Le présent prend tout à coup toute la place.

Ce roman est d'un charme discret et profond. Brigitte Giraud excelle encore une fois, après son magnifique Une année étrangère, à se mettre à la place d'autrui. Ici, le narrateur est un homme. D'habitude, en de telles circonstances, c'est la douleur d'une mère qui nous est offerte, placée immédiatement au creux du ventre. Un homme, lui, ne sait pas toujours quoi faire de son inquiétude, il n'a pas les codes, il réagit différemment. Alors il tait sa peur, son infini désarroi et offre ce qu'il peut, sa présence, ses initiatives, et parfois ses maladresses. [...]"

Le billet dans son intégralité par ici [clic] - Tout sur Brigitte Giraud sur ce blog [clic] - L'avis de Clara sur "Avoir un corps"

Editions J'ai Lu - 7.60€ - 21 Août 2013

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