05 mars 2009

Le pont des soupirs, Richard Russo

lepontdessoupirsLe pont des soupirs nous conte une histoire d'amitié, une histoire à trois voix. Il y a tout d'abord celle de Lou C. Lynch dit Lucy, la voix qui parcourt presque tout le livre. Lucy vit depuis son enfance à Thomaston, petite ville proche de New York, héritier des trois boutiques de la famille Lynch, il se penche sur sa jeunesse, sur son amitié avec Bobby, sur sa relation avec Sarah, sa femme aujourd'hui, sur ses parents. Bobby, peintre devenu célèbre, achève des tableaux dans son atelier de Venise, il est la seconde voix de ce livre. Il pose un regard critique sur sa vie actuelle et sur celle d'hier, pleine de regrets et de frustrations. Sarah, la dernière voix, la plus tendre peut-être, revient sur ses choix amoureux et sur ses choix de vie. Au centre de ce trio et des personnages du roman, une petite boutique se dresse, nommée Chez Ikey, personnification de la paix et de la douceur d'un foyer idéal.

Ah si j'avais eu le temps de plonger doucement dans ce livre, mon bonheur aurait été parfait, car je l'ai aimé malgré ses quelques 726 pages...
On ne peut pour autant en parler comme d'une fresque, en dépit de son volume et de l'aspect narratif du sujet, car ce n'en est pas réellement une tant nous naviguons avec lui au centre de l'intime. Lucy, devenu âgé, et pressé par sa femme de partir en voyage décide de prendre la plume pour raconter sa vie. Il ne sait pas pourquoi il le fait, nous non plus, mais nous soupçonnons bientôt que la tranquille ville de Thomaston cache des secrets et des désirs bien enfouis. Il y a de très beaux moments, des tendresses et des changements de point de vue troublants et émouvants. Il y a juste assez de flash backs et d'introspections pour conserver l'intérêt du lecteur. Il y a de la peinture, des histoires d'épicerie et d'adolescence bagarreuse. Il y a la vie, celle de chacun de nous, avec ses erreurs et ses actes manqués. Un très bon roman, dont je conserverai un souvenir tendre.

"Curieux comme notre perception du destin change au cours d'une vie. Jeunes, nous croyons ce que croient les jeunes, que tout dans l'existence est affaire de choix. Nous avons une centaine de portes devant nous, nous choisissons d'en ouvrir une, puis il en arrive encore cent, et il faut recommencer. Nous choisissons ce que nous ferons, mais aussi qui nous serons. Sans doute le bruit de chacune de ces portes qui, au fur et à mesure, se referment derrière nous devrait-il nous troubler, mais non. Même si elle se ressemblent et nous amènent au même endroit. Il s'en trouvera à l'occasion quelques unes de vérouillées, mais qu'importe, puisque tant d'autres ne le sont pas. Le choix lui-même n'est peut-être qu'une illusion, mais nous n'en tenons pas compte. Nous sommes trop curieux de savoir ce que cache la prochaine, celle qui nous conduira, espère-t-on, au coeur du mystère."

bouton3 Note de lecture : 4/5

Un livre lu dans le cadre du grand prix des lectrices de BOOKPAGES 2009
Catégorie Roman

ISBN 978-2-7103-3002-8 - 25 € - 09/2008 

Philippe Russo a reçu le prix Pulitzer pour un de ses romans Le déclin de l'empire Whiting

La lecture d'Annie - Celle d'Enna -

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04 mars 2009

Dis oui, Ninon - Maud Lethielleux

disouininonnouveau 
                    ...sort aujourd'hui en librairie !

Ninon est une petite fille espiègle, chez qui les mots sont un peu en désordre, mais gardent un sens naïf et vrai. Ninon aime sa mère Zélie, sa jeune soeur Agathe et son père Fred. Un peu déboussolée par un monde d'adultes fait d'adolescents devenus parents trop jeunes, qui se séparent et qui mentent, Ninon décide de rester auprès de son père et de le soutenir dans un rêve un peu fou, construire une maison de bric et de broc et mener un élevage de chèvres...

C'est la voix de Ninon que nous entendons d'emblée en ouvrant ce premier roman de Maud Lethielleux, la voix d'une enfant de neuf ans qui prend des petits bouts de monde au creux de ses pensées pour en faire un puzzle instable qui ressemble à sa vie. Ninon est heureuse, et bien plus que la plupart des adultes elle assume ses choix. Elle veut vivre avec son père, l'aider à la ferme, aller le moins possible à l'école, là où on la traite de guenon, traire les chèvres, serrer sa mère contre elle mais pas L'Autre avec qui elle vit à présent, dormir avec sa petite soeur mais la trouver bien plus jolie qu'elle, différente.
La grande force de ce récit est de garder le même ton du début à la fin, un ton qui donne du poids aux mots, les rend crédibles et denses. J'ai aimé cette qualité d'écriture là et cette petite fille, très attachante qui cherche à se construire un monde confortable et rassurant au milieu du chaos.
Bravo Maud, et grand merci !

Un extrait...
"Elle me pose des questions. Je n'ai pas envie de mentir, alors je me contente de hocher la tête, elle me dit qu'on va bientôt avoir les clés de sa maison, elle a fait un emprunt mais ça va aller, elle aura une aide de la Kaffe. Je sursaute dans moi-même : pourquoi madame Kaffe fourre son nez partout et qu'elle s'occupe de nous ? Pourquoi on est des assistés, on ne sait pas se débrouiller ? Pourquoi elle nous achète des robes cerises, madame Kaffe ?
Je vois bien qu'on me cache quelque chose de grave, un secret. Madame Kaffe est peut-être de la famille du côté des coeurs de Chine, quelqu'un de très riche qui nous surveille en nous donnant des sous, ou alors on vit dans une sorte de prison spéciale et elle s'occupe de tout le monde, et nous, parce qu'on est des enfants, on ne sait pas tout ça. Si ça se trouve, madame Kaffe est une directrice de prison, comme les directrices d'école mais en pire, ou alors ce n'est pas du tout ça, c'est juste une vieille dame gentille qui nous a pris sous son aile, une sorte de poule."

bouton3 4.5/5

ISBN : 978-2-234-06230-6 - 17.50 € - 03/09

Le blog de Maud Lethielleux - La lecture de Lily - Celle de Cathulu
Clarabel en parle aussi

"Dis oui, Ninon" part en voyage !
Si cela vous intéresse, merci de me contacter en cliquant en haut à droite sur "contactez l'auteur".

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03 mars 2009

La fille de Carnegie (extrait)

"- Tu as tué un type ?
- Non.
- Tu l'as abattu ?
- Non.
- Au 9mm ?
- Non.
- Tu l'as pas fait ?
- Non.
- C'est pas toi ?
- Non.
- T'as pas tiré ?
- Non.
- Sur Ravieras ?
- Non.
- Dans la loge ?
- Non.
- En plein Met ?
- Non.
- Sur La Flûte ?
-
Non.
- T'es sûr ?
- Non.
- Ah ?
- J'veux dire...
- Quoi ?
- Oui !
- Oui quoi ?
- J'suis sûr.
- Sûr de quoi ?
- C'est pas moi.
- Pas toi ?
- Nan.
- T'as pas tiré ?
- Nan.
- T'as tué personne ?
- Non.
- T'as rien à faire ici ?
- N-non.
- On s'est trompés ?
- Ouais.
- T'es innocent ?
- Ouais.
- L'assassin court toujours ?
- Oui.
- Mais alors...
- Oui.
- Je t'ai posé une question ?
- Euh. Non.
- Mais alors...je disais, Lagana...
- Quoi ?
- Ben... qu'ess tu fous là ?
- Je te pose la question."

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02 mars 2009

La fille de Carnegie, Stéphane Michaka

la_fille_de_carnegie"Dans une ville comme ça, géante comme ça, dangereuse, imprévisible, perverse en ses moindres recoins, on ne se promène jamais sans craindre une mauvaise rencontre. Mais vue de très haut, dans l'oeil d'une mouette ou d'une escarbille, New York ne fait plus peur. C'est une bande de terre étroite, bruyante et chaude, sur laquelle l'escarbille se propose de planer un moment."

Un homme a été assassiné de trois coups de feu et est tombé d'une loge en pleine représentation de la Flûte enchantée au Métropolitan Opéra. Robert Tourneur, chef des inspecteurs à la brigade des homicides, est dépêché sur les lieux mais l'enquête à peine entamée trouve vite son coupable, un individu a été stoppé dans sa fuite et arrêté. Cet homme, l'inspecteur Tourneur a toutes les raisons de le détester, il s'agit d'un ancien collègue, Lagana, déjà coupable selon lui de la mort d'une amie très chère, Fran. Mais que faisait-il dans la loge de Sondra Carnegie, héritière richissime et critique d'opéra reconnue ? Une longue nuit de garde à vue commence dont seule la vérité sortira blanchie.

heart Attention talent !
Je ne pensais pas pouvoir dire cela d'un roman policier un jour, mais j'ai été subjuguée par l'écriture de celui-ci, et par la manière toute particulière de l'auteur de nous amener par des chemins détournés, magnifiques, vers le dénouement de l'intrigue.
Stéphane Michaka a cette aptitude étonnante et pas si courante (Est-ce dû à ses activités d'homme de théâtre ?) de savoir peaufiner des dialogues percutants, des réparties fines qui m'ont amenée à sourire bien souvent, et des scènes remarquables, comme des tableaux, très visuelles, qui sont un régal pour le lecteur. Parfois, l'écriture tourne, nous perd un peu, se ménage des petites absences, et j'ai aimé être ainsi ballottée puis rattrapée. Les personnages, extrêmement bien brossés prennent vie devant nous, ils sont sans conteste de chair et de sang. Ce livre est un premier roman, sans doute, mais quelle maîtrise, j'en redemande ! Le voilà enfin mon coup de coeur, dans cette catégorie !

bouton3 Note de lecture : 5/5

Un titre lu dans le cadre du Grand Prix des Lectrices BOOKPAGES 2009
Catégorie Policiers

ISBN 978 2 7436 1853 7 - 10.50 € - 09/2008

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01 mars 2009

Gens des nuages, Jemia et JMG Le Clezio

gens_des_nuagesPhotographies de Bruno Barbey.

J'ai cherché un titre de Le Clézio pour ce nouveau rendez-vous du Blogoclub et mon regard s'est arrêté sur celui-ci...et ne s'est plus détaché de sa couverture bleu et or. J'ai une photographie chez moi, presque similaire, sur un des murs de ma cuisine. Quand je vois une image du désert, je pense à un oncle que je n'ai pas connu, un oncle dont la tombe est peut-être encore en Mauritanie, un oncle qui est mort trop jeune. J'ai lu son journal, il écrivait si bien. Sans le savoir il a changé ma vie, j'ai trouvé en lui ma filiation, j'ai su en le lisant que mon amour des mots venait de lui... Les images de ce livre, il les a peut-être vues, celles-ci ou d'autres proches, car rien n'a changé.

"De ce voyage vers la Saguia el Hamra, nous avions parlé depuis la première fois que nous nous étions rencontrés. Les circonstances, nos occupations, nos préoccupations familiales, ainsi que la situation troublée dans laquelle se trouvait une grande partie du territoire des nomades Aroussiyine avaient rendu ce retour improbable, voire impossible.
Et voici que tout d'un coup, alors que nous n'y songions plus, le voyage devient possible. Il était venu à nous quand nous ne l'espérions plus. Nous pouvions en parler d'une façon très simple, comme s'il s'agissait de visiter une province lointaine.
Entendre parler les Aroussiyine, les approcher, les toucher." (extrait de la quatrième de couverture)

Dans ce petit livre, JMG Le Clézio accompagne sa femme Jémia dans le pays de ses origines, à la découverte d'un peuple libre qui a conservé contre tempêtes de sable et modernité ses traditions. Le récit est monté comme un carnet de voyage, agrémenté de photographies superbes dont la version de poche ne rend sans doute pas la véritable beauté. Malgré tout, ces touches de couleur sont agréables à découvrir au détour des pages, ainsi que les citations de Rumi qui enclenchent chaque chapitre. J'aurais aimé en lire plus, plus long, ce titre m'a paru bien trop court, un parfum de spiritualité et de vent vite éteint.
Me reste donc à continuer de découvrir encore Le Clézio, par ses autres titres !

Un extrait...
"Nous vivons dans un univers rétréci par les conventions sociales, les frontières, l'obsession de la propriété, la faim des jouissances, le refus de la souffrance et de la mort ; un monde où il est impossible de voyager sans cartes, sans papiers, sans argent, un monde où l'on échappe pas aux idées reçues ni au pouvoir des images. Eux sont tels que les a rencontrés Sidi Ahmed el Aroussi quand il est arrivé au désert, sans aucun des droits ni aucun des devoirs de la société urbaine.
Ils sont les derniers nomades de la Terre, toujours prêts à lever le camp pour aller plus loin, ailleurs, là où tombe la pluie, là où les appelle une nécessité millénaire et impérieuse. [...]
Sans doute n'avons-nous compris qu'une part infime de ce que sont les Gens des nuages et n'avons-nous rien pu leur donner en échange. Mais d'eux, nous avons reçu un bien précieux, l'exemple d'hommes et de femmes qui vivent - pour combien de temps encore ? - leur liberté jusqu'à la perfection."

bouton3 Note de lecture : 3.5/5

Une lecture effectuée dans le cadre du blogoclub sur le thème de JMG Le Clézio, prix Nobel de Littérature 2008.

9h30 : Sylire a lu l'Africain. Vous trouverez sans doute chez elle, dans la journée, d'autres liens de lectures... Pour ma part, je suis en écriture, bonne journée à tous !!

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28 février 2009

Un week-end d'écriture...

...en compagnie cette fois-ci les_mots

d'Olivia Rosenthal.

Vous saurez tout dans quelques jours...

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27 février 2009

Derrière toute chose exquise, Sébastien Fritsch

derri_renouveau2

Jonas Burkel est photographe. Lors d'un voyage en train, de retour de Meaux, il rencontre une très belle jeune femme absorbée dans sa lecture du Portrait de Dorian Gray. Intrigué, déjà amoureux, il l'aborde et lui tend sa carte. La jeune femme, perdue dans Paris, lui demandera son aide plus tard, au cours de la soirée ; il ne sera que trop heureux de l'héberger, et de rompre ainsi le quotidien monotone de son appartement confortable...

Même si la quatrième de couverture du nouveau roman de Sébastien Fritsch est beaucoup plus bavarde que moi, je ne dévoilerai rien de plus de l'intrigue de ce "policier" bien particulier, qui ne découvre ses cadavres que dans une pirouette romanesque intrigante. Comme dans Sixième crime, on se laisse bercer doucement et en préambule par le récit du narrateur, et puis les étaux se resserrent, les personnages - des femmes et un homme - se mettent à courir, à s'inquiéter, à trépigner, et c'est là que tout commence et que tout finit aussi, les poches remplies d'indices. Ensuite, une fois le livre refermé, il ne reste plus qu'à refaire en pensée le chemin inverse, à suivre le fil d'Ariane qui nous avait été tissé en silence, et à se dire "tiens mais à quel moment ai-je été inattentive, quels détails m'ont donc échappés ?" J'ai beaucoup aimé les personnages de ce roman, son héros séducteur et toutes ces belles femmes brunes, délaissées mais présentes. Encore une fois, des livres sont au centre de l'affaire, un surtout en particulier, vous devinez lequel ?

Une voix singulière et reconnaissable se fait jour au terme de cette seconde lecture, et il est toujours agréable de se faire mener ainsi en bateau par un auteur.
Chapeau Sébastien, et merci !

Un extrait...
"Elle garde son regard suspendu au mien, sa main serrée sur la mienne, retardant son départ, dans l'espoir, sans doute, que je lui parle enfin. Mais je ne peux rien lui dire. Et elle pourra garder pendant des heures cette posture attentive et patiente, je ne lui dirai rien. Elle ne peut pas comprendre, personne ne peut comprendre ce sentiment d'absence qui me ronge. Je ne le comprends pas moi-même. Je ne peux que constater ce paradoxe : depuis dix-neuf ans, je collectionne les départs de femmes sans broncher, et c'est une fille avec laquelle je n'ai rien vécu, sinon un trajet en train et un petit-déjeuner, qui me plonge dans un vide glacial."

ISBN : 978-2-35291-028-2 -19€-02/09

 

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26 février 2009

Une chanson dans la tête - DVD

unechansondanslat_te

Dans les années 70, Bruno Caprice a connu un succès éphémère avec Quand tu t'en vas, son premier et unique 45 tours. Aujourd'hui oublié, il gagne sa vie comme réceptionniste dans un grand hôtel parisien. Suite à une rupture sentimentale, Bruno a le blues. Mais un coup de fil inattendu va changer le cours de sa vie : un riche industriel libanais lui propose de venir chanter à Beyrouth. Car au Liban, sa chanson est toujours dans la tête des gens. (pitch par allociné).

... Cependant, la femme de l'industriel libanais se fait kidnapper, le chanteur ne sait plus chanter et l'esthéticienne chargée de l'occuper déteste sa chanson...

Que vous dire de ce petit film-ovni dont personne n'a jamais entendu parler, sauf étrangement mon vidéo club si peu pointu d'ordinaire ? Et bien, qu'il est bien, et même très bien. En effet, outre l'aspect anecdotique du scénario - cette histoire d'un vieux chanteur sur le retour - on nous parle ici du liban, comme peu souvent, d'un liban qui aurait croisé "Vénus beauté institut", Pedro Almodovar et Pretty Woman.
Je vous recommande chaudement ce petit film sympathique, parfois grotesque, romantique et très curieux...une jolie découverte vidéo.

    unechansondansla_t_te

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25 février 2009

Monologue

ukalo...les gosses là, ils croyaient que c'était rien...une blague...ils avaient tout fait pour piéger leur mère...même qu'ils auraient pas dû, c'était pas drôle...se cacher, comme ça...plusieurs nuits, dans le refuge, là-haut...faire croire qu'ils étaient perdus...morts peut-être...tout ça pour la faire blêmir de peur la pauvre femme, lui faire tourner ses sangs...tout ça parce qu'ils étaient furieux contre elle...tout ça parce qu'elle ne les lâchait pas...pas le droit de faire ci ou ça...le droit de rien...c'est pas comme ça qu'on élève de grands gaillards de quinze ans...mais elle ne le savait pas, la mère...que ça se retournerait contre elle un jour, cette manie de leur coller aux basques... toujours...de vouloir tout savoir...Et t'étais où ? Et pourquoi tu rentres si tard ? Et avec qui tu parlais, dis, tout à l'heure ? Et as-tu pensé à la nettoyer l'étable ?...et patati et patata...jamais en paix...à croire que le manque d'homme ça avait fini par la rendre hargneuse, la mère...ils ont eu marre, les gosses, de l'avoir sur leur dos tout le temps...ils se sont dit, on va lui faire une blague...sûrement...on va se cacher...ils pouvaient pas savoir...ils ont pas pu la voir courir dans la montagne, ses jupes dans les ronces, les pierres...se pencher au dessus des failles...mais moi je l'ai vu...on aurait dit une folle...vrai, une hystérique qu'elle était...ça a duré dix jours...elle mangeait plus, elle se lavait plus, elle courait dans la montagne, elle cherchait leur corps...sûr que si les gosses ils étaient rentrés deux jours avant, on aurait évité des drames...c'était pas drôle, cette idée, juste pour faire bouillir le sang de leur mère, de se cacher...quand on les a vu sur le chemin, avec leurs têtes de grands gamins pris en faute...y'en a certains qu'on eu envie de leur donner des calottes, aux gosses..des vrais...à leur démonter la tête...mais y'avait un truc de sûr aussi, c'est qu'à ce moment là, personne n'avait envie d'être à leur place...alors les mains, elles sont restées où elles étaient...la baffe, ils allaient l'avoir quand même, bientôt, et celle-ci elle allait leur faire mal...vraiment...bien plus que de ramener du sang dans leur cerveau de gamins sans cervelle...ils auraient pas dû les gosses...c'était pas drôle...

...pas plus drôle que la fois où l'autre gamine, là, elle a éparpillé son corps aux quatre coins du champ, coincé dans la machine de son père...pas drôle du tout...ces gosses, ils pensent à rien...ils pensent que la vie, ça s'arrête pas...pourtant, y'en a plein les journaux de leurs conneries...mais non...il faut qu'ils continuent de jouer avec...bon, la gamine elle savait pas lire...mais ça explique pas tout...on leur dit "il faut pas faire, mais écoute, écoute donc !" et ils font...juste le truc qu'on leur a dit de pas faire...et après, y'a plus qu'à leur répondre "j'te l'avais bien dit"...mais ça sert à quoi, ça...combien ils ont été à se casser une jambe, tiens, sur le gros rocher là-bas derrière, le rocher en forme de cheval...combien...allez, des dizaines ?...et ça les calme...quoi...un mois ?...oh, à peine...et après ils recommencent, et ils sont encore plus nombreux...et ça rigole, fort...je les entends d'ici...ça rigole...et paf...y'en a un autre qui tombe, un qui voulait montrer aux filles, j'suppose, qu'il sait sauter lui aussi, le plus loin possible...les gosses, ils croient pas que les jambes ça casse...c'est comme ça...ils sont tout neufs...enfin, si c'est juste une jambe, ça va...on en fait pas un drame, hein...mais y'en a un, une fois, c'est la tête qu'a cogné...les parents, ils ont voulu mettre un panneau après, près du rocher du cheval...un panneau avec des signes dessus...pour que les gosses, savez, qu'ils sachent lire ou pas, ils comprennent...le panneau, je sais pas...je ne l'ai jamais vu...pas sûr qu'il y soit.

© Les écrits d'Antigone - 2009

Un texte écrit dans le cadre d'un stage d'écriture animé par Emmanuelle Pagano, ou comment imaginer les dialogues du vieil Ukalo, personnage de sa nouvelle, Le guide automatique, publiée à la Librairie Olympique en 2008.

24 février 2009

Le 14 février...

...m'avait aussi amené cela ! Bonne idée, non ?

Et juste quelques mots, égrenés comme par mégarde, presque avec facilité.

desrosesetdesorties

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