18 novembre 2007

Le secret

Je crois qu’il est temps de parler de toi, du souvenir que j’ai conservé de toi.

Je crois qu’il est temps de sourire, aussi, à cette photo de classe où je me tenais bien droite, assise, les mains posées sur les genoux, sage, une frange épaisse couvrant mon front. J’avais le sourire timide à l’époque, rempli de fossettes, des yeux immenses, naïfs et doux.

Et toi, là, un peu plus à gauche, avec ton regard malicieux, tes airs de garnement et tes cheveux en bataille, tu étais,sans le savoir,mon plus grand secret.

Je t’aimais, comme on ne peut aimer qu’à neuf ans, en te laissant croire que je te méprisais, que je ne te voyais pas.

Et tu demeurais, à chaque seconde, ma préoccupation absolue.

Mes battements de cœur auraient du faiblir, avec le temps…

Alors, il est temps de parler du temps, justement, qui n’efface rien. Pauvre sagesse populaire !

Il est temps de parler du cœur, aussi, qui se meurt, et puis qui repart, toujours.

Mon coeur s’est arrêté, pour la première fois, à l’aube de mes seize ans, lorsque je t’ai vu embrasser cette fille brune, aux cheveux courts.

Il est temps de te dire…je t’aimais.

Tu ne l’as jamais su.

le_secret

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17 novembre 2007

De bon matin

Une vie rêvée. 

Le réveil sonne, toujours trop tôt. Il fait froid. Je m’enroule en boule, profondément enfouie sous ma couette, pour que la vie m’oublie, encore une minute…

La sonnerie s’intensifie. Je me lève.

Café. Tartine. Le soleil apparaît timidement derrière les arbres sans feuilles. La cuisine prend des teintes lumineuses.

Mon cahier m’attend sur le bureau en bois, au fond du salon. Je m’installe, ma tasse fumante à nouveau remplie, posée près d’une pile de livres, en attente de lecture.

Quand mon texte sera prêt, je pourrai l’enregistrer et l’imprimer. Pour l’instant, je griffonne, je rature, je rectifie.

J’ai vue sur la côte sauvage. De l’endroit où j’écris, je peux voir des petits triangles blancs glisser doucement dans la baie. La mer est d’un bleu tendre ce matin.

Tout à l’heure, je descendrai sur le port…

La sonnerie stridente du réveil trouble mon rêve. Les enfants m’appellent, de la chambre à côté.

La lumière crue de la cuisine éclaire notre petit déjeuner.

Je ne suis pas écrivain.

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16 novembre 2007

La voiture verte

Elle me suit depuis un moment, cette voiture verte.                voiture_verte 

Je la vois dans mon rétroviseur, à quelques mètres de moi. Son clignotant s’allume, à chaque fois, juste après le mien. Je tourne à droite. Je jette un coup d’œil dans le miroir, et elle est à nouveau là, derrière moi.

Pourquoi serais-je suivie ?

Le chauffeur semble impassible. Son visage, que je distingue très bien, n’éveille aucun souvenir en moi. L’homme, au volant, semble même presque agacé par ma lenteur.

Clignotant. Et à nouveau, le sien se met en route, du même côté.

Je prends le virage un peu brutalement. Mes pneus font voler quelques cailloux. Je suis passée trop près des bordures. La voiture verte semble accrochée à mon sillage. Elle m’oblige à rouler, trop vite, dans cette campagne que je connais mal. J’ai hâte d’arriver chez mes amis. Je cherche du regard le panneau m’indiquant leur village. Mes mains sont moites et serrent le volant fermement. Je distingue enfin le petit chemin de terre qui me conduira à destination. Clignotant. Un regard dans le rétroviseur. Je respire, persuadée de voir la voiture verte filer sur la route principale.

Horreur ! Elle me suit encore.

Arrivée devant le garage de mes amis, je me résous à klaxonner bruyamment. Ils sortent, presque aussitôt. Jeanne accourt vers moi, étonnée, alors que son mari ouvre les bras au chauffeur de la voiture verte, le sourire aux lèvres.

« Notre invité surprise du week-end ! », me murmure Jeanne, sur un ton, lourd de sous-entendus.

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15 novembre 2007

Etre une bonne fille

etre_une_bonne_fille    Je sais faire. 

Eteindre la lumière du garage, coincer la bassine de linge sur ma hanche et puis, descendre le long du mur gauche de la maison, dans le noir, les étoiles pour tout éclairage.

Je n’ai pas peur du buisson qui bruisse, des cailloux importuns ou du chat du voisin, qui s’échappe en me frôlant. Je ferme les yeux. Mes pas sont assurés. Je sais faire. J’ai l’habitude.

La clé tourne difficilement dans la serrure. Il faut l’enfoncer, un peu, mais pas trop. Je tâtonne pour trouver l’interrupteur. La cave s’éclaire brusquement. Il est tard. J’accroche chaque pièce de linge au fil, pendu près du plafond bas.

Vendredi soir. Il est vingt-deux heures. Je suis arrivée tout à l’heure. Dîner. Lessive. Je suis chez mes parents, et je ne me sens plus chez moi. Je voudrais être ailleurs, dans mon petit appartement de neuf mètres carrés, même seule, même désespérée.

Je ne viens pas pour le linge, je ne viens pas pour les voir, je ne sais plus pourquoi je viens.

Etre une bonne fille, je sais faire. Je ne sais faire que cela. Quitte à garder ce goût, dans ma bouche, tout le week-end.

La bassine vide, posée à côté de moi, je contemple le jardin silencieux. Le bruit de la télévision me parvient, atténué par les volets fermés.

Il faut rentrer.

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14 novembre 2007

Dans ma boulangerie

Né sous X.boulangerie 

Le petit garçon se tient devant moi. Il doit avoir environ sept ans. Sept ans…

Ce petit garçon, je l’ai déjà vu, je le reconnais. Il est venu, déjà, l’autre jour.

Il me regardait de biais, avec ses grands yeux bleus, son nez en trompette et ses cheveux blonds. Il me ressemblait.

Ca ne pouvait pas être un hasard. Non, ça ne pouvait pas.

Il me ressemblait, c’est tout.

Je me suis dit : « Oublie. N’y pense plus ! »

Il est là à présent, de nouveau devant moi. Il me regarde en face. Je pourrai le toucher, le prendre, l’emmener. Il me tend la main, des pièces au creux de sa paume.

« Une baguette, Madame, s’il vous plaît ! »

Il attend que je le serve, que je lui souris. Il attend, éventuellement un « Tiens mon bonhomme ! ». Il attend sa baguette.

Il ne s’attend pas à mon mutisme, à mon visage figé, à mes lèvres qui tremblent.

« Tiens, je te remercie. » les pièces chaudes au creux de ma main, je le regarde s’éloigner.

Je lui ai fait peur, c’est sûr. Et s’il ne revenait plus ?

Je vais l’attendre, patiemment. La prochaine fois, je lui sourirai, je lui donnerai un bonbon, peut-être.

La prochaine fois.

Mon dieu ! Comme il me ressemble ! Et si c’était lui ?

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13 novembre 2007

Le chemin

Cécile savait que ses pas la mèneraient encore ici, sur ce chemin.chemin 

Elle ne pouvait s’en empêcher. Ses promenades la conduisaient toujours là, aux endroits où elle avait été avec lui, aux lieux où sa peau avait touché la sienne, même un instant, même par mégarde.

Il l’avait pourtant malmenée, bien souvent. Elle aurait préféré être ailleurs qu’avec lui, parfois. Il lui faisait même honte, de temps en temps.

Mais elle ne savait pas qu’il lui manquerait si longtemps, si intensément, malgré tous les bonheurs accumulés sur les étagères de sa vie, depuis.

Elle ne savait pas que l’on ne s’arrache pas le cœur, impunément, sans souffrir, que l’on pense guérir, mais que c’est un leurre. Elle ne savait pas que le destin poursuit sa route, sans faillir.

Hier, en consultant le journal, elle a vu son nom, a lui, en lettres fines, dans un coin de page.

Maintenant, elle sait où il travaille, ce qu’il est devenu, quelle ville il habite. Maintenant, elle ne peut plus se dire qu’elle ne sait pas.

Elle se tient à présent sur leur chemin, les pieds dans l’herbe folle, le vent dans les cheveux, la tête dans ses souvenirs, mais le cœur perdu.

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12 novembre 2007

Les voilà !

Les voilà ! Mes petits livres. 

J’ouvre les cartons avec avidité. Le bon de livraison cache, pour le moment, les couvertures criardes. Ca y est. Je les vois. Juste en dessous. Là. Les jaquettes brillent.les_voil_

Je réclame, impatiente :

« Tu peux les rentrer en stock ? »

Je suis déjà loin lorsque j’entends résonner dans le couloir la réponse positive du déballeur officiel.

Je rentre sur la « surface de vente ». Mes talons s’enfoncent dans la moquette avec assurance. Je sais que j’ai le sourire aux lèvres. Je sais que je vais rendre un lecteur heureux, bientôt. J’ai ce pouvoir là, juste à cet instant précis.

Mon client attend toujours à la même place, impassible, les mains dans les poches. Dans cinq minutes, il aura dans ces mêmes mains, le livre attendu, un poche en version anglaise, qui sentira bon le papier neuf et l’encre des rotatives.

« Je vous fais patienter ? J’ai bien reçu votre ouvrage. Je pourrai vous le donner, dès qu’il sera enregistré. »

Il ne sait pas ce grand monsieur, au regard doux, qu’il est peut-être mon dernier client. Ce soir, tout sera fini. Se souviendra-t-il de mon visage, demain ? Reviendra-t-il ici, étonné de ne pas m’y retrouver ? Vous savez ? La petite jeune fille qui était là…qui m’avait trouvé ce titre…

Ce soir, je rassemblerai mes petites affaires, je saluerai les autres vendeurs. Réduction de personnel. Ce soir, l’encre de ma vie se sera tue, je laisserai des rayons orphelins à d’autres mains.

Ce soir, je ne serai plus libraire.

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11 novembre 2007

Dis moi tout !

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Dis moi tes mots. Tout ce que tu veux. Je les prends. Je les mettrais sur mon cœur ; ils n’auront plus peur. 

Dis moi ce qui te fait pleurer la nuit, en silence, la joue contre l’oreiller. Dis moi ce qui te fait rire aux éclats, aussi.

Je veux tout savoir de toi, de tes erreurs, de ton passé, de tes manquements.

Je veux connaître tes doutes, les tristesses qui mettent de l’ombre, parfois, sur ton visage.

Je veux sentir tes frissons courir sous ta peau.

Je veux te recueillir. Boire ton essence, infime.

Je veux te voir vivre.

Et t’aimer, surtout, le mieux possible, pour un jour, réussir à te laisser partir.

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10 novembre 2007

Il vaut mieux les voir comme ça

Il y a toujours une maman pour me dire cette phrase sibylline, à la sortie de l’école, tout en tenant par la main sa progéniture, docile et muette.enfant 

En général, la femme se penche un peu, chuchote doucement, d’un air entendu, tout en enroulant de son autre main son écharpe autour du cou. Et elle sourit, à mon enfant, à moi, qui pendant ce temps court en tous sens, s’accroche au portail des maternelles, disparaît, réapparaît, me fait honte.

Au début, disciplinée, je courais aussi, après ma fille, je tentais de la raisonner, le doigt devant son nez, d’un air courroucé. « Emma, il ne faut pas ! » Alors, mon enfant partait d’un grand éclat de rire, et elle courait, encore plus loin, en criant : « Maman, tu ne m’attraperas pas ! »

Avant, je voulais la rendre docile, aussi, ma « fille sauvage », je voulais qu’elle se tienne droite et debout, à côté de moi, comme l’enfant sage que j’étais certainement, qu’elle soit patiente, douce et calme.

Mais, que veulent donc dire ces femmes avec ce « il vaut mieux » ? Envient-elles la vitalité débordante de mon enfant bondissant, son sourire à fossettes ou ses baskets roses à velcros ? Ou, veulent-elles me signifier simplement, à moi, sa mère, qu’elles savent y faire, elles, pour maintenir au sol les pieds de leurs enfants ?

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09 novembre 2007

C'est quand le bonheur ?

C'est maintenant, et pour toujours...du moins...je l'espère.

L’escalier était raide, étroit et sombre. Je tenais à la main le morceau de papier sur lequel était inscrit l’adresse. J’étais en avance, comme à mon habitude, et l’appréhension me tenait la gorge. Appartement 17. Voilà, je le tenais.

Quelques coups frappés et la porte s’ouvrit  sur le visage inquiet d’une vieille femme.

- Oui ?

- Bonjour, je viens…pour l’annonce.

- Oh, oui. Entrez !

J’entrais dans un salon lourdement décoré. Un chaton gris sautillait près des rideaux. La vieille femme le chassa d’un sifflement et leva la main, irritée.

« Une mauvaise idée ce chat », maugréa-t-elle.

Elle s’assit sur un fauteuil et sembla attendre que je sois installée à mon tour pour parler enfin.

« Je vais vous dire pour quelles raisons j’ai besoin de quelqu’un. Voyez-vous, je suis en train de divorcer, à mon âge. Il faut que je dresse la liste des objets que nous possédions ensemble, mon mari et moi-même. Ils ne sont pas ici. Je vais donc vous les décrire, et vous prendrez des notes, mon petit. »

C’est alors que je remarquais les cartons disséminés dans la pièce, les babioles disposées de manière  incongrue et la délicate beauté de cette femme âgée.

Elle me tendit une feuille blanche, un crayon et leva les yeux au ciel, concentrée.

Démarra alors un des plus étrange monologue qu’il me fut donné d’entendre, ponctué par des cris stridents adressés, de temps à autre, au chaton gris, grand amateur de rideaux.

chaton

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