19 janvier 2010

L'Absence d'oiseaux d'eau, Emmanuelle Pagano

l_absenced_oiseauxd_eau"C'est vrai, c'est notre maison ici. Le seul lieu où l'on est vraiment ensemble, toi et moi, qui nous appartient, c'est ici.
Cette maison, ce livre, nous l'habitons ensemble, et ce que nous faisons dedans, c'est elle-même. Nous la construisons, nous l'aménageons, petit à petit, lettre par lettre. Quand elle sera finie, nous l'habiterons, nous l'habiterons ensemble, mais ce sera le seul endroit où nous pourrons nous tenir tous les deux."

heart Mais comment Emmanuelle Pagano fait-elle donc pour encore une fois être là parfaite, avec cette écriture dans laquelle on ne pensait pas la retrouver si émouvante, si prenante, si forte ?

J'étais pourtant dubitative face à l'exercice de style annoncé, un échange de correspondance entre deux écrivains, une oeuvre de fiction dans laquelle ils auraient inventé qu'ils s'aimaient. L'un a quitté l'histoire, a repris ses lettres, brutalement, ne laissant que ses vides, son absence. Je craignais le sentiment de détachement, ou pire une déception.

C'était compter sans le talent d'Emmanuelle Pagano, son aptitude à parler du quotidien, des enfants, des êtres.
La lecture de ce récit à une voix, qui se mêle malgré tout à celle de l'autre en creux, questionne profondément sur la place de l'écriture dans la vie d'une femme, mère de famille, épouse, amoureuse. Elle ne pouvait me laisser indifférente.
J'ai noté également la faculté accrue de l'écrivain de parler des corps qui se cherchent, se trouvent et se manquent, et ce avec un naturel désarmant, sans tabou. La métaphore trouvée, utilisée, est celle de la rivière, de l'eau et du lit qui la contient, elle parcourt le récit et en façonne la trame. Et tout cela est beau, car ce texte est définitivement composé de poésie. Il nous remplit, nous émerveille et nous chamboule un peu. Il raconte la vie, la vraie, celle qui nous laisse parfois aussi sur le côté avec nos choix et nos défaites. Une vie faite de matière, de cellules humaines et de sentiments. Et rien ne nous est caché, tu. Le réel peut alors sembler cru, je l'ai trouvé moi magnifique.

En fait, à ce stade de mon billet, j'ai simplement envie de remercier l'auteure du don d'elle-même qu'elle nous fait dans ce livre, et je vous cite en dessous quelques extraits...parce que je ne sais comment parler mieux d'Absence d'oiseaux d'eau...

"Tu sais, ce que je ressens pour toi n'est pas venu comme ça d'un coup, même s'il y a eu un moment de bascule dans les lettres, c'est venu petit à petit, très vite, mais petit à petit, ça n'a jamais cessé de progresser, comme les enfants grandissent, millimètre par millimètre, on ne s'en rend pas compte, et puis soudain, les enfants sont plus grands que soi. Maintenant, mon amour pour toi est comme ça, il me dépasse. Rien à voir avec les grandes pluies qui emportent la rivière en quelques minutes. Je me suis noyée tellement peu à peu que je ne m'en suis pas aperçue. Mais lorsque j'ai ouvert la bouche, elle s'est remplie d'eau."

"Pourquoi j'écris ? Parce qu'écrire m'est indispensable pour vivre, le bonheur comme le malheur.
En ce moment précis, depuis trois mois, j'écris parce que tu me manques, j'écris pour te séduire, pour te garder, pour que tu sois et restes amoureux de moi. Je ne veux pas que tu me quittes. Alors j'écris. Je sais que mes mots ont un pouvoir sur toi, je l'utilise, peut-être même que j'en abuse.
Je t'embrasse."

bouton3 Note de lecture : 5/5

ISBN 978 2 84682 447 7 - 18€ - 01/2010

- Des liens de lectures sur le blog de l'auteure Mes lectures de ses autres romans -

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10 octobre 2009

Ce soir...

emmanuelle_pagano1...Emmanuelle Pagano sera sur Arte, dans Metropolis, à partir de 22h25 car elle vient de recevoir le prix européen du livre 2009 pour Les adolescents troglodytes. Un de mes coups de coeur de lecture !! 

Vous vous en souvenez peut-être, j'ai eu la chance de participer à un atelier d'écriture avec cette auteure que j'affectionne, en février 2009. Vous retrouverez mes modestes productions ici, et ici aussi.

Ses livres lus, présents sur ce blog ... Le tiroir à cheveux, Les adolescents troglodytes, Le guide automatique, Les mains gamines...

Son blog à elle, http://lescorpsempeches.net/, est toujours en sommeil mais on peut y trouver ici et là, quelques mises à jour et signes de vie à son image (j'y ai d'ailleurs puisé cette photographie via Google, que je trouve très belle).

© Crédit photo - http://lescorpsempeches.net

Le lien du reportage sur Arte.Tv/emmanuelle_pagano2

(ajout du dimanche 11 octobre - pas de video)

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07 avril 2009

Le tiroir à cheveux, Emmanuelle Pagano

le_tiroir___cheveuxVoici comment Emmanuelle Pagano explique le projet de ce roman, en quatrième de couverture...
"Il ne fallait pas parler de ma voisine, même dans son dos. Il ne fallait pas lui parler non plus. Elle n'avait pas demandé la permission d'être enceinte. D'ailleurs, elle faisait plein de choses sans autorisation. [...]
Je regardais le fils de ma voisine, tout de travers dans sa poussette, les orbites pleines de soleil, en me demandant quel interdit l'empêchait de bouger, de voir, d'entendre, de parler, de lever une main pour s'essuyer la bouche. Je regardais sa mère et je l'admirais en cachette. Je l'admirais d'avoir fait ça, un gosse défendu qui bavait et coinçait tout le ciel dans ses yeux. J'avais honte aussi parce que le pauvre. J'ai écrit cette histoire sans aucune autorisation, même pas la sienne, même pas celle de sa mère, juste pour dire en retard il est beau ton fils [...]."

Le tiroir à cheveux c'est cela, l'histoire d'une femme, "cette voisine" imagine-t-on, mère très jeune d'un enfant différent, Pierre, qui a à présent cinq ans.
Il est parfois difficile de comprendre cette femme/enfant/narratrice qui semble subir les évènements plus qu'elle ne les maîtrise, mère à nouveau d'un autre enfant, Titouan, presque par mégarde, sans y penser non plus cette fois-ci encore, trois ans plus tard. Difficile aussi, de ne pas lui trouver du courage, de ne pas porter avec elle le corps lourd de son enfant immobile dans les escaliers qui mènent à leur appartement, de ne pas fondre devant l'amour qu'elle met dans chacun de ses gestes, dans sa manière de leur passer la main dans les cheveux, de les laver, de les nourir. Alors, j'ai fondu, j'ai aimé l'écriture, et j'ai été touchée de reconnaître au détour des pages dans le portrait d'une petite voisine/lectrice celui de l'auteure...à moins que je ne me trompe ?

"La lune pleine, je ne la supporte pas. Elle m'indispose. Je me sens maladroite. Je la regarde. Elle ne bouge pas. Je me sens coupable, même si les gens se taisent. Ne rien dire c'est toujours parler de Pierre. Pierre c'est un bout de lune. Je n'ai jamais rien dit à personne. Personne ne m'a jamais rien dit.
Je me doute qu'on en parle, de Pierre, mais dans son dos, dans le mien."

bouton3 Note de lecture : 4/5

ISBN : 978 2 84682 084 4 - 15€ - 08/2005

La lecture de Sylvie (passion des livres) - Celle de Lily - Le choc de Laure - Pour Anne c'est un coup de coeur - La fiche du livre sur le blog de l'auteure

Autre titres lus : Les mains gamines - Le guide automatique - Les adolescents troglodytes

Emmanuelle Pagano sur ce blog et sur son site : http://lescorpsempeches.net/corps/

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25 février 2009

Monologue

ukalo...les gosses là, ils croyaient que c'était rien...une blague...ils avaient tout fait pour piéger leur mère...même qu'ils auraient pas dû, c'était pas drôle...se cacher, comme ça...plusieurs nuits, dans le refuge, là-haut...faire croire qu'ils étaient perdus...morts peut-être...tout ça pour la faire blêmir de peur la pauvre femme, lui faire tourner ses sangs...tout ça parce qu'ils étaient furieux contre elle...tout ça parce qu'elle ne les lâchait pas...pas le droit de faire ci ou ça...le droit de rien...c'est pas comme ça qu'on élève de grands gaillards de quinze ans...mais elle ne le savait pas, la mère...que ça se retournerait contre elle un jour, cette manie de leur coller aux basques... toujours...de vouloir tout savoir...Et t'étais où ? Et pourquoi tu rentres si tard ? Et avec qui tu parlais, dis, tout à l'heure ? Et as-tu pensé à la nettoyer l'étable ?...et patati et patata...jamais en paix...à croire que le manque d'homme ça avait fini par la rendre hargneuse, la mère...ils ont eu marre, les gosses, de l'avoir sur leur dos tout le temps...ils se sont dit, on va lui faire une blague...sûrement...on va se cacher...ils pouvaient pas savoir...ils ont pas pu la voir courir dans la montagne, ses jupes dans les ronces, les pierres...se pencher au dessus des failles...mais moi je l'ai vu...on aurait dit une folle...vrai, une hystérique qu'elle était...ça a duré dix jours...elle mangeait plus, elle se lavait plus, elle courait dans la montagne, elle cherchait leur corps...sûr que si les gosses ils étaient rentrés deux jours avant, on aurait évité des drames...c'était pas drôle, cette idée, juste pour faire bouillir le sang de leur mère, de se cacher...quand on les a vu sur le chemin, avec leurs têtes de grands gamins pris en faute...y'en a certains qu'on eu envie de leur donner des calottes, aux gosses..des vrais...à leur démonter la tête...mais y'avait un truc de sûr aussi, c'est qu'à ce moment là, personne n'avait envie d'être à leur place...alors les mains, elles sont restées où elles étaient...la baffe, ils allaient l'avoir quand même, bientôt, et celle-ci elle allait leur faire mal...vraiment...bien plus que de ramener du sang dans leur cerveau de gamins sans cervelle...ils auraient pas dû les gosses...c'était pas drôle...

...pas plus drôle que la fois où l'autre gamine, là, elle a éparpillé son corps aux quatre coins du champ, coincé dans la machine de son père...pas drôle du tout...ces gosses, ils pensent à rien...ils pensent que la vie, ça s'arrête pas...pourtant, y'en a plein les journaux de leurs conneries...mais non...il faut qu'ils continuent de jouer avec...bon, la gamine elle savait pas lire...mais ça explique pas tout...on leur dit "il faut pas faire, mais écoute, écoute donc !" et ils font...juste le truc qu'on leur a dit de pas faire...et après, y'a plus qu'à leur répondre "j'te l'avais bien dit"...mais ça sert à quoi, ça...combien ils ont été à se casser une jambe, tiens, sur le gros rocher là-bas derrière, le rocher en forme de cheval...combien...allez, des dizaines ?...et ça les calme...quoi...un mois ?...oh, à peine...et après ils recommencent, et ils sont encore plus nombreux...et ça rigole, fort...je les entends d'ici...ça rigole...et paf...y'en a un autre qui tombe, un qui voulait montrer aux filles, j'suppose, qu'il sait sauter lui aussi, le plus loin possible...les gosses, ils croient pas que les jambes ça casse...c'est comme ça...ils sont tout neufs...enfin, si c'est juste une jambe, ça va...on en fait pas un drame, hein...mais y'en a un, une fois, c'est la tête qu'a cogné...les parents, ils ont voulu mettre un panneau après, près du rocher du cheval...un panneau avec des signes dessus...pour que les gosses, savez, qu'ils sachent lire ou pas, ils comprennent...le panneau, je sais pas...je ne l'ai jamais vu...pas sûr qu'il y soit.

© Les écrits d'Antigone - 2009

Un texte écrit dans le cadre d'un stage d'écriture animé par Emmanuelle Pagano, ou comment imaginer les dialogues du vieil Ukalo, personnage de sa nouvelle, Le guide automatique, publiée à la Librairie Olympique en 2008.

21 février 2009

Mode d'emploi

mode_d_emploiElle tenait le manuel dans ses mains tremblantes, accroupie devant le téléviseur, le lecteur DVD à ses pieds.
Elle tentait depuis dix minutes de comprendre, de brancher, d'installer. Elle le leur avait promis - pour demain matin tout serait prêt - elle leur promettait tant de choses en ce moment, qu'ils auraient tout comme les autres, que ce serait facile, que plus rien -jamais - ne leur manquerait, que forte d'une volonté sans bornes elle ferait en sorte que la vie glisse sur eux sans les blesser, sans les atteindre, indolore.
Elle voulait cela pour eux, et pour elle aussi à présent, une vie indolore, comme ce soir, comme leurs sommeils jumeaux à l'étage, et cette douce lueur de fin de journée qui dessine des ombres tendres sur le tapis. Si seulement, tous les moments à venir pouvaient ressembler à celui-ci. Si elle parvenait à faire fonctionner l'appareil, elle aurait demain leurs sourires, le claquement de leurs mains, leur joie pour récompense. Elle se sentirait alors enfin à la hauteur, capable d'assumer le reste, capable dans leurs yeux.
Ce mode d'emploi, des lettres blanches sur fond noir, semblait psalmodier en préambule une rengaine menaçante, "Important. Attention, très important. Lisez ces instructions avant toute utilisation et conservez-les pour votre référence ultérieure".
Garder. Ne pas jeter. Conserver. L'appareil, le manuel et tout ce qui lui rappelait eux.
"La vie continue", c'est ce que l'on dit, non ? Dans ce genre de circonstances.
On fait entrer des objets chez soi, des objets qu'il n'a pas connu, qu'il ne connaîtra jamais, et le temps, la vie - oui - continue, sans faillir. Il y aura un jour où elle tombera par hasard sur ce manuel, oublié au fond d'un tiroir. L'appareil aura disparu peut-être, elle sera vieille, ses enfants de grands adolescents renfrognés. Il y aura un jour où elle aura l'habitude de cela, le remplacer lui, le disparu, le mort, dans ces tâches là, des tâches qui jusqu'à présent lui étaient dévolues à lui, pas à elle.
Et si rien ne fonctionnait ce soir, si rien ne se passait sur l'écran, si un disque en équilibre sur ses doigts elle tentait à présent de percer le mystère, où la fêlure, d'une surface lisse pourtant neuve, ce n'était pas parce qu'elle avait mal lu la notice, ni qu'une fiche était mal enfoncée ou que le canal vidéo était introuvable. Non, si rien ne fonctionnait ce soir, elle le savait, c'était simplement parce qu'il n'était pas là, que d'ordinaire les mises en route d'appareils électroniques provoquaient chez eux des disputes aussi étonnantes que rituelles, et qu'il n'y avait rien de pire que la douceur ce soir, rien de pire que le silence.

© Les écrits d'Antigone - 2009

Un texte écrit dans le cadre d'un stage d'écriture animé par Emmanuelle Pagano, ou comment utiliser un mode d'emploi dans un texte de fiction. Voilà pourquoi, aussi, elle m'a laissé un commentaire ici, qui a pour titre St Valentin mon oeil...;o))

18 février 2009

Emmanuelle Pagano...

emmanuelle_pagano...était l'invitée de la Maison Gueffier (Grand R - La roche sur Yon) la semaine dernière. Une occasion que je ne pouvais manquer.

Lors d'une séance lecture, le jeudi soir, elle nous a lu en intégralité sa nouvelle Le Guide automatique, dont je vous avais déjà parlé ici. Il a également été question de sa manière de traiter le réel et de sa classification qui me semble étonnante en "écrivain du terroir", et qui ne peut l'être effectivement tout à fait, tant son écriture semble ne partir que d'un seul lieu, le centre du corps. J'ai découvert sa voix, son accent, sa personne...mais encore une fois je n'ai pas trouvé le courage d'aller lui parler, tant je suis impressionnée et impressionnable.
Je me suis tout de même procurée Le tiroir à cheveux, dont je prévoyais la lecture depuis un moment...

Le samedi, a débuté notre stage d'écriture. Nous étions une petite dizaine. Le sujet : comment utiliser dans un texte de fiction, un manuel technique ou un mode d'emploi ? Pas si simple, au départ. Lorsque nous lisons des romans, nous oublions souvent que l'auteur a fait des recherches pour réussir à retranscrire certains détails, nous oublions dans la limpidité des mots l'aspect technique. J'ai tenté quelque chose, je vous le livrerai plus tard... Emmanuelle Pagano a dirigé l'atelier avec respect et attention, c'était bien, décomplexant...enfin pour moi qui l'était, complexée.

Le dimanche, j'étais bien décidée à présenter mon identité virtuelle à Emmanuelle Pagano car j'avais souvent laissé des messages sur son blog...ce que j'ai finalement fait sous le prétexte d'une dédicace. Le troisième jour me direz-vous, il était temps. Puis, nous avons tous tenté, concentrés, de répondre au mieux à la consigne suivante : suite à la lecture du Guide automatique, essayez d'imaginer le dialogue du vieil homme, ce qu'il peut dire lorsque les estivants ouvrent la porte de son abri...pas facile...pas facile du tout. De la même manière, je vous liverai bientôt le résultat de tout cela.

Une seule chose à dire, pour conclure ces moments "hors du temps", merci à Emmanuelle, pour ce week-end d'écriture ! Merci, vraiment.

Mes lectures des livres d'Emmanuelle Pagano

Son site personnel

Petite information, pour les nantais de passage ici, Emmanuelle Pagano sera présente à la bilbiothèque de Rezé (médiathèque Diderot) le mardi 26 mai à 19h dans le cadre d'une "lecture-rencontre". A noter sur vos tablettes !!

photo © evene.fr

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22 septembre 2008

Les Mains gamines, Emmanuelle Pagano

lesmainsgaminesL'épouse d'un propriétaire de domaine viticole, une femme de ménage, de vieilles femmes, une enfant...toutes ont dans le creux de leur corps des blessures, des transformations, des faiblesses (douleurs d'oreille, puberté, sénilité), qui ont lieu, qui se préparent, ou qui sont là depuis bien longtemps...depuis surtout, une certaine classe de CM2.

Difficile de parler de ce nouveau roman d'Emmanuelle Pagano sans en dévoiler l'essence, l'intrigue principale. Donc, que dire ? Et bien, que son écriture m'a prise aux tripes dès le départ et que, il faut bien l'avouer, j'aime ça. Mais attention, ces "mains gamines" ne sont pas à mettre entre toutes les mains, surtout les plus sensibles ! Car ce récit n'est ni un lieu de tendresse, ni un repère de mièvreries. Loin de là. En tant que lecteurs, nous ne sommes pas épargnés, mais peu importe, car ce n'est ni le sujet ni le but, ici ce sont les personnages qui souffrent, qui sont malmenés, qui se souviennent, se resserrent jusqu'à trouver un apaisement relatif, final, douloureux. Cela suinte de partout dans une langue âpre qui ne laisse pas en repos, et tant mieux, dirais-je... A découvrir, parmi les nombreux titres de cette rentrée littéraire !!

Un extrait...
"Je me souviens d'elle à dix ans.
J'y ai pensé, tout à l'heure, quand elle est venue me lever de la sieste. Elle avait encore sur la main l'odeur du basilic effrité la veille sur la salade de ses patrons, et tout ce que j'ai trouvé à penser, c'était à son corps de dix ans, à cause de cette odeur persistante.
Elle en rapportait toujours en classe, des odeurs de restes. Ses parents étaient des hippies, des poilus. Ils se lavaient pas tous les jours.
Elle pourtant, elle sentait pas mauvais, non, elle sentait juste des odeurs de cuisine et de jardinage. Je suppose qu'elle devait aider sa maman, puisqu'elle était l'aînée et que des petits frères et soeurs, y'en avait une floppée. Elle sentait la soupe du soir, les tartines du matin. Elle avait déjà des seins, aussi. Des seins de lait bien droits. Elle sentait le lait des petits.
Les odeurs, c'est quelque chose qui me reste très bien en mémoire."

ISBN : 978 2 84682 273 2 - 15€ - Août 2008

bouton3 Note de lecture : 4/5

Du même auteur, j'ai lu Les adolescents Troglodytes heart et Le guide automatique

Le blog d'Emmanuelle Pagano, actuellement en sommeil : http://lescorpsempeches.net/corps et pour en savoir plus (d'autres liens)...

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13 mars 2008

Le guide automatique, Emmanuelle Pagano

couverture_leguideautomatique"C'est en rêve, le 16 décembre 2007, que j'ai rencontré mon guide automatique. Je rêvais que j'aménageais un gîte. Derrière le gîte, il y avait une porte, et derrière la porte, un vieux qui racontait des histoires. Sa parole était automatiquement déclenchée par l'ouverture de la porte. Je me suis réveillée et j'en ai parlé à tout le monde. Mais ce n'était pas suffisant. Je voulais le faire exister plus fort : j'ai écrit cette nouvelle. Lecteurs, merci pour le guide."(quatrième de couverture)

Un couple gère un gîte - on imagine en montagne - et héberge un vieil homme, d'origine étrangère, là depuis longtemps, présent dans cette maison depuis bien avant eux. Il connaît toutes les histoires, les légendes et les histoires réelles, celles de la famille de la narratrice. Son plaisir est de les raconter aux touristes, curieux, qui ouvrent la porte du fond. L'ouverture de cette porte déclenche sa parole, mais les touristes interessés se font plus rares et Ukalo se fait vieux...

J'avais beaucoup aimé Les adolescents troglodytes d'Emmanuelle Pagano, roman que je vous recommande encore chaudement... On retrouve dans cette nouvelle cette même âpreté montagnarde, servie ici par une écriture différente, car la narratrice qui nous conte cette histoire est la femme du couple gérant du gîte, elle a le langage de son pays. On se laisse bercer par la description de cet étrange personnage qu'est Ukalo, guide automatique et vieil homme têtu, et puis on ouvre la porte et sa parole nous happe...

Je vous invite à découvrir à votre tour cette nouvelle, sortie en édition limitée par la Librairie Olympique de Bordeaux ce mois de mars. Toutes les informations pour commander ce petit livre sont disponibles ici.

Début de la nouvelle : "J'attends la mort du guide automatique.
Ce serait une délivrance, faut dire ce qui est. Pour nous et pour lui. A force il me fait peine. Il n'a plus le même succès que dans le temps, quand les gens louaient uniquement pour ça, pour le guide, et que le gîte était réservé longtemps à l'avance, jusqu'à deux ans d'attente.
Ce n'est pas un guide, plutôt un raconteur d'histoires, un raconteur automatique, on aurait mieux fait de l'appeler le conteur automatique, mais comme parfois il fait un peu le géographe-géologue-historien, un peu aussi le guide pour randonneurs immobiles en indiquant les GR précis de ses histoires, on a toujours dit le guide automatique.
En vrai il s'appelle Ukalo."

Le blog d'Emmanuelle Pagano : http://lescorpsempeches.net/corps/

bouton3   Note de lecture : 4/5

Bordelais et bordelaises, Emmanuelle Pagano sera ce week-end chez vous, lors du Marché de la Poésie des Chartrons 2008 !

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07 janvier 2008

Les adolescents troglodytes, Emmanuelle Pagano

    heart  Livre de la sélection de l'"Eté des Libraires" 2007

Résumé (extrait de "Page des libraires" de juin-juillet 2007) : "Adèle est conductrice de bus scolaire dans une région perdue du côté de l'Ardèche. Contre vents et congères, elle conduit son bus et prend soin des enfants. Le temps d'une moitié d'année scolaire, elle raconte. Elle se raconte. Adèle est comme la nature de cette région retirée, tourmentée, oubliée mais forte et combative. Petit à petit, nous faisons connaissance avec "ses" enfants, du plus petit aux plus grands, leurs tracas, leurs premières amours... Petit à petit, nous apprenons à comprendre Adèle en découvrant son secret, bien caché dans son corps de femme. Adèle est revenue dans cette région dans laquelle elle est née mais où personne ne la reconnaît parce qu'elle était alors un autre, parce qu'elle était alors un petit garçon. Elle est née dans un corps d'homme, dans un corps qui n'était pas fait pour elle. Le combat d'Adèle et de sa navette scolaire contre la nature hostile, est à l'image du combat d'Adèle contre cette erreur de la nature qui l'a fait naître femme dans un corps d'homme"

Avis d'Antigone : Quel roman magnifique ! J'ai été surprise, étonnée, chamboulée par ce récit étonnant et subtil. Car malgré l'aspect un peu "téléréalité" du secret de l'héroine, ce livre n'a rien d'indécent ou de voyeur, il n'est que finesse et grandeur. Le personnage principal, Adèle, est tout de suite sympathique, forte et touchante. Nous la suivons avec plaisir dans ses déplacements quotidiens. Nous craignons, avec elle, que la neige entrave la route et que les enfants arrivent en retard à l'école. La montagne devient belle, sous les mots d'Emmanuelle Pagano, dure et inquiétante, comme ses habitants, et puis, tout à coup, douce et enveloppante, rassurante. Je vous recommande ce livre, chaudement, vous y trouverez beaucoup de force, et de respect !

Extrait : "La navette qui fait ma vie depuis dix ans, c'est un petit fourgon, portes coulissantes, quatre roues motrices, neuf places. C'est la première année que toutes les places sont prises. Huit enfants, huit ados, matin et soir.

Avec eux un trajet - parfois des écarts l'hiver, le détour des congères. Le trajet des grands n'est pas tout à fait celui des petits. Si beaucoup de grands ont des petits frères et soeurs, certains grands sont les petits derniers. Et certains petits sont les tous premiers, mais ne seront pas, sûrement pas fils uniques, ici je n'en connais pas, même dans les familles rapportées.

Quand j'étais petit, y'en avait bien une, mais ses parents l'avaient eu très en retard, c'est pour ça. Elle sentait mauvais.

Les derniers et premiers des nouvelles familles, il faut les prendre à d'autres hameaux, d'autres fermes. Mon circuit change à chaque fin de fratrie, à chaque début.

Aujourd'hui pas d'engueulade. C'est la rentrée, c'est normal."

La lecture enthousiaste de Clarabel

Le blog d'Emmanuelle Pagano

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