14 mai 2010

Tous à la campagne !, Judith O'Reilly

tous___la_campagne"Le pays est saturé d'océans. Les prairies, les hautes herbes, les tapis de jacinthes sur les pentes boisées, tout cela est mouvant comme la mer. Cela me va bien. Depuis que j'ai emménagé ici, j'ai surtout l'impression de me noyer : je me débats, je tremble de peur. Aujourd'hui, en traversant la campagne, je me suis aggrippée à mon volant comme à un bois flotté à la surface de l'océan. J'ai beau comprendre son raisonnement, je ne peux m'empêcher de me sentir rabaissée et injustement traitée par cette dame pasteur autoritaire qui s'est avisée de me dire que je ne suis pas la plus populaire des filles de l'école ; que je suis une maman blogueuse, et que je devrais savoir que cela ne va pas du tout. Les jacinthes le savent. Ma bouche se remplit d'eau salée tandis que de puissantes vagues me submergent."

C'est sans doute parce que Judith est enceinte qu'elle a accepté l'idée de son mari, tous quitter Londres pour Le Northumberland, et habiter à l'année le petit cottage qu'ils ont là-bas. Déjà mère de deux garçons en bas âge, elle n'imagine pas ce qui l'attend mais, lorsqu'elle embarque pour le nord, regrette avant tout d'avoir laissé derrière elle sa ville bien aimée, ses habitudes confortables, sa carrière de journaliste et ses amis.

Sous la forme hachée et quotidienne d'un journal, c'est sa propre histoire que nous raconte Judith O'Reilly, qui a réellement vécu cette expérience et qui l'a quotidiennement retranscrite sur son blog www.wifeinthenorth.com .
Tous à la campagne ! est présenté en quatrième de couverture par l'éditeur comme un livre "hilarant", je ne dois pas avoir la même conception de l'hiralité, parce que j'ai été émue au delà du possible par les difficultés de cette mère à gérer ses trois enfants dans une campagne hostile dont elle n'a vraisemblablement pas tous les codes et le mode d'emploi. De plus, ce conjoint qui la contraint à s'éxiler dans le nord, travaille le plus souvent sur Londres et la laisse des semaines entières seule avec des bambins la plupart du temps malades, une maison en travaux et des pannes de voiture à répétition. Elle est bien courageuse Judith et bien gentille de ne pas envoyer promener une fois pour toutes ce mari égoïste que j'ai énormément haï au cours de ma lecture. Elle est bien tenace de chercher, malgré la froideur qui l'environne, à lier amitié autour d'elle.

Voici un livre que j'ai énormément aimé, qu'on se le dise. Judith O'Reilly possède un ton d'écriture, vif, alerte et bourré de dérision très attachant. Comme dans Quand souffle le vent du Nord de Daniel Glattaeur, ce titre est le reflet de nos nouveaux modes de communication. En effet, cette maman blogueuse est confrontée à un moment donné, suite à des problèmes de mauvais traitements à l'école, à la lecture de ses écrits par ses connaissances et cela influence l'attitude des autres parents envers elle.
Sinon, je me suis beaucoup retrouvée dans les désarrois de son quotidien (pas toujours évident la vie de maman quand papa est souvent loin)...et j'ai aimé sa manière de ne surtout pas être une mère parfaite, de quoi déculpabiliser nombre d'entre nous. Merci Judith O'Reilly !

bouton3 Note de lecture : 4.5/5 - 19€ - Avril 2010 - Ed. Mille Comédies

La lecture de Cuné - Merci cathulu ! - Ptitlapin l'a lu aussi...

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09 mai 2010

Sutures, David Small

sutures"En revenant de l'hôpital, j'ai pensé : comme c'est curieux ! On entre un jour pour une soi-disant opération bénigne, et cette opération en devient deux. A votre réveil, le tumeur qui vous défigurait a disparu. Mais votre glande thyroïde et l'une de vos cordes vocales aussi."

Nous sommes dans les années 50, et le petit David qui vit au sein d'une famille fermée à la communication grandit entre un père radiologue et une mère dont les accès de fureur éloignent les siens.
Dès son enfance, le père de David utilise des séances intensives de radiographie afin de soigner les problèmes de sinus de son fils, ce qui sera sans doute la raison de son cancer et de la tumeur maligne qui prend naissance dans son cou lorsqu'il a onze ans. Négligents, indifférents et violents dans leurs propos, ses parents attendront trois ans et demi avant de le faire opérer pour ce qu'ils prennent au départ pour un simple kyste. Il y perdra sa voix mais l'assurance qu'il doit se sauver et s'exprimer désormais par le biais de ses dessins...sutures1

J'avais repéré cette BD il y a quelques temps déjà, et en la découvrant sur les étagères de ma bibliothèque, j'ai voulu tenter sa lecture. Dans ces cas-là, quand je ne suis pas sûre de moi, je feuillette, car je ne sais pas vous mais cette couverture là fait un peu peur... je trouve. Heureusement j'ai aimé ce que j'ai vu dans les pages intérieures, alors je l'ai prise.
Cette histoire est en fait l'histoire vraie de David Small, un récit autobiographique poignant qui m'a beaucoup plu. Il n'est pas si sombre qu'il n'y paraît, quoique je n'aimerais pas devoir cotoyer une famille telle que celle de cet enfant malmené qui se réfugie dans son imagination, et le monde à part d'Alice au pays des Merveilles, pour se protéger.
Il y est aussi question entre autres des progrès pervers de la médecine de l'époque, du mal que peuvent faire à l'entourage de mauvais choix de vie et des remèdes possibles à l'absence de bonheur...
Une lecture troublante et forte.

Biblioth_que_et_LAL Delcourt - 19.90€ - Janvier 2010

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06 mai 2010

Tout seul, Chabouté

toutseul"UN NAVIRE DE PIERRE IMMOBILE...
...UN BATEAU DE GRANIT QUI NE TANGUE PAS...
...IL NE NOUS EMMENE NULLE PART...
...IL N'ACCOSTE JAMAIS...
...A BORD D'UN PHARE, ON NE REJOINT JAMAIS AUCUN PORT..."

Un bateau de pêche accoste chaque semaine un phare automatique, censé être vide de toute vie humaine. Le propriétaire du bateau dépose deux caisses de ravitaillement puis s'éloigne... Son nouvel employé s'étonne et questionne. Qui peut vivre là ? L'inconnu à qui le pêcheur livre des vivres et des médicaments ne se sent-il pas seul ? D'ailleurs, tout seul est le surnom que l'on a donné à l'enfant mystérieux, déformé dit-on, devenu vieux, qui y séjourne depuis toujours, depuis en fait que ses parents, gardiens de phare, sont décédés... Qu'est-ce qui pourrait rompre sa solitude, lui faire plaisir ?

tout_seul_pl_bVoici un album magnifique, dont les dessins précis et fins, en noir et blanc, ont la faculté étonnante de faire du bruit... A lire les vignettes silencieuses, peu bavardes, on pourrait en douter mais tout à coup, en cours de lecture, surgit le son de la mer, celui des vagues qui tapent contre les rochers, et puis les mouettes et le vent se mettent de la partie.
Comment survivre lorsque l'on a pour seule compagnie un dictionnaire et un poisson rouge inexpressif ? On survit grâce à la magie des mots et à son imagination.
Un concentré d'émotion, de sensibilité et une bonne dose d'onirisme à faire fondre n'importe qui...- pfff le coeur en déborde - dans ce livre qui porte haut l'art de la BD, et un album qui s'avère lumineux, alors qu'on pourrait le penser d'emblée sombre comme sa couverture. Une belle découverte, enfin, suite à quelques autres déconvenues... A suivre.

Biblioth_que_et_LALEdtions Vents d'Ouest - 25€ - Septembre 2008

Une autre critique enthousiaste sur Biblioblog

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24 avril 2010

Quand tu es parti, Maggie O' Farrell

quand_tu_es_parti"Qu'est-on censé faire de tout l'amour qu'on éprouve pour quelqu'un s'il n'est plus là ? Qu'advient-il de tout cet amour qui reste ? Doit-on le refouler ? L'ignorer ? Ou le donner à quelqu'un d'autre ?
Je n'avais jamais imaginé qu'on puisse penser à quelqu'un tout le temps, qu'on puisse avoir constamment quelqu'un en train de faire des bonds d'acrobate dans vos pensées. Tout le reste était une discrétion mal venue entre moi et ce à quoi je voulais songer."

Alice a été mariée à John. Un amour fou et absolu les liaient, et puis la mort l'a fauché, lui, injustement, dans l'explosion d'un immeuble, à deux pas de son bureau. Depuis, la vie est difficile, la solitude pesante pour la jeune femme. L'envie de continuer à vivre est infime et fragile. Pourtant, il y a sa famille, ses soeurs qu'elle aime et ses parents. Même si avec sa mère les heurts sont fréquents, l'incompréhension totale, elle peut compter sur eux, et sur le souvenir affectueux de sa grand-mère Elspeth.
Bien entendu, tout n'était pas rose dans sa vie avec John, la rupture avec son beau-père, juif intégriste qui ne supportait pas que son fils épouse une goy, avait failli briser son couple à plusieurs reprises.

Sur un coup de tête, quelques temps après le drame, elle décide un beau jour de retrouver ses soeurs, et débarque à l'improviste gare d'Edimbourg. Ce qu'elle voit alors dans le miroir des toilettes, le lecteur ne le saura qu'à la fin de sa lecture, mais cela est tellement fort, opressant, qu'Alice reprend le premier train-retour pour Londres.  Ce coup d'oeil est tellement bouleversant que le fil fragile qui la retenait encore au désir de vivre se brise...et que c'est d'un coma profond, entouré des siens, qu'elle nous raconte son histoire.

heart Ouch, que dire...quelle rencontre avec Maggie O'Farrell ! Je suis sous le charme absolu.
Ce titre est son premier roman. (Elle est peut-être plus connue comme étant l'auteure de L'étrange disparition d'Esmé Lennox, que je n'ai pour ma part pas encore lu.)
Ici, la construction se fait par touches de lumière et le temps n'a plus de chronologie. J'ai aimé que la vie n'y soit pas si simple, qu'elle soit si proche de la vie réelle, si proche de la mienne parfois. On suit Alice de sa naissance à sa vie d'adulte, en passant par son adolescence rebelle en quête d'absolu et de liberté. On suit également la vie d'Ann sa mère, celle de ses soeurs, de son père et de sa grand-mère Elspeth...et on découvre peu à peu des secrets, des clés, des moments remplis de tendresse et d'émotion. On veut savoir ce qu'elle a vu, absolument. On ne pense plus qu'à ça. Mais qu'a-t-elle donc vu dans cette gare d'Edimbourg ?
Voilà, et j'ai versé ma petite larme en tournant la dernière page. Pour de vrai.
Une lecture lumineuse et émouvante.

bouton3 Note de lecture : Coup de coeur ! - 10/18 - mai 2003 - 8.60€Biblioth_que_et_LAL

L'avis de Cuné : "Ca faisait longtemps que je n’avais pas été scotchée à ce point par une intrigue, mais il faut dire que Maggie O’Farrell sait y faire (et c'est un premier roman !)" - L'avis d'Aifelle : "L'histoire va crescendo, nous comprenons petit à petit ce qui a amené Alice sur ce lit d'hôpital, je dois avouer que j'ai lu les dernières phrases en frissonnant .. un excellent moment de lecture." - Avis de coup de coeur pour Angelica !

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12 avril 2010

Les lieux sombres, Gillian Flynn

les_lieux_sombres"La plupart des partisans de Ben sont des femmes. Oreilles en chou-fleur et dents longues, permanentes et tailleur-pantalon, lèvres serrées et crucifix autour du cou. De temps à autre, elles se présentent sur le pas de ma porte, l'oeil trop brillant pour être honnête. Elles m'expliquent que mon témoignage était faux, qu'on m'a induite en erreur, contrainte, qu'on m'a convaincue d'un mensonge quand j'ai juré, à l'âge de sept ans, que c'était mon frère qui avait commis les meurtres. Souvent, elles me hurlent dessus, et elles ont toujours plus de salive qu'il n'en faut. Il y en a plusieurs qui m'ont carrément giflée. Ce qui les rend encore moins convaincantes : une mégère hystérique au visage écarlate se discrédite très facilement, or je cherche toujours une bonne raison de les discréditer.
Si elles avaient été gentilles avec moi, j'aurais presque pu me faire avoir.
"Non, je ne parle pas à Ben. Si c'est de ça qu'il s'agit, je ne suis pas intéressée.
- Non, non, non, ce n'est pas ça. Il vous suffirait de venir à...cette espèce de convention, pour ainsi dire, et nous laisser vous poser quelques questions. Vous ne pensez vraiment pas à cette soirée-là ?"
Zonedombre.
"Non."

Libby Day a sept ans lorsque sa famille, mère et soeurs, est sauvagement massacrée dans la ferme familiale. Elle réchappe de justesse au drame en se sauvant, y perd quelques doigts de pied et de main, mais surtout la chaleur d'une famille et la chance de croire un jour en elle. En effet, persuadée d'avoir entendu son frère aîné ce soir-là hurler dans la maison, elle le désigne comme le meurtrier et perd ainsi le dernier des siens.
Vingt cinq ans plus tard, c'est une jeune femme qui survit grâce aux dons et à de menus larcins que nous retrouvons. A court d'argent, elle accepte à contre-coeur de participer à une réunion spéciale, organisée par un comité de fans obnubilés par les meurtres mystérieux. On lui demandera de reprendre l'enquête, de chercher à nouveau la vérité. De guerre lasse, attirée par l'argent facile, elle accepte.
Finalement, reprendre ainsi le film de cette nuit-là, résoudre une fois pour toute l'énigme des zones d'ombre du passé, lui permettra peu à peu de reprendre le fil de sa vie...à elle, enfin.

Voici un thriller qui tient son lecteur en haleine, c'est certain, malgré le volume imposant de ses pages. L'écriture est superbe, les doutes sont entretenus savamment jusqu'à la fin, et les personnages attachants. Comment résister aux souvenirs de cette marmaille enfantine, et féminine, que l'on sait devoir s'éteindre quelques heures plus tard ? Comment ne pas compatir, et ne pas s'énerver en même temps, de l'immobilisme et du découragement de la mère, Patty, engluée de fatigue et de soucis ? Beaucoup de talent, donc, dans ce roman et comme il est souligné en quatrième de couverture, pas "de clichés", ni de "manichéisme". Cependant, pour la lectrice que je suis, peu encline à nager trop longtemps dans l'horreur, peut-être beaucoup trop de misère, trop de désolation. J'ai retrouvé quelques impressions ressenties à ma lecture du Château de verre. Parfois, c'est ainsi, mon coeur de maman prend toute la place, et se serre. Et pourtant, il est honnête et émouvant, ce tableau d'une amérique de dernière zone, terriblement net et humain ; il prend en compte la complexité de nos comportements.
Un moment de lecture, en définitive, rempli d'émotions contradictoires, de plaisir et de retenue.

bouton3 Note de lecture : 4/5 - Edititions Sonatine - 22€ - Février 2010

Un grand merci à Solène ! - Amanda pinaille mais l'a lu également avec avidité - Cathulu n'avait pas lu de roman aussi palpitant depuis longtemps - Tous les autres avis sont regroupés chez Bob !

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19 mars 2010

La Femme de l'Allemand, Marie Sizun

lafemmedelallemand"Elle t'entraîne jusqu'à la maison d'une main ferme. Tu es confondue d'amour et d'effroi."

Marion grandit, après guerre, auprès de sa mère Fanny. Cette mère est bien un peu fantasque, un peu folle, lourde du secret d'un amour interdit mais Marion l'aime, absolument, entre inquiétude et bonheur. Cependant, les incidents se multiplient, les actes de folie, de démence, les séjours chez des grands parents froids et distants aussi, et Marion finit par mettre un nom sur la maladie de celle qu'elle admire et redoute à la fois, sa mère est maniaco-dépressive. Alors, comment se construire une vie normale dans cet univers oscillant ? Comment exister, trouver sa voie, sous l'ombre du souvenir d'un père allemand dont on ne dit rien ?

Il est compliqué pour moi de vous parler de ce livre...car je n'ai pas été emballée plus que cela par l'écriture de Marie Sizun dans cet opus, son écriture m'a en fait semblée très simple, trop simple, et pourtant...comment résister à ce paquet d'émotion affolante qui vous tombe sur les genoux à sa lecture ? Impossible. Il y a une voix, indéniable, quelque chose ici qui vous prend les tripes, vous tient par la main sans faiblir, sait retenir votre attention et la garder jusqu'à la fin.
On se dit également qu'elle est bien ténue la distance entre la raison et la déraison... On se dit surtout, et particulièrement après avoir déjà lu Le Père de la petite, que Marie Sizun revit sans cesse dans ses écrits le même trajet d'enfance, qu'elle tente d'exorciser sans doute, et que pour cela on la comprend si bien.

"Un père, tu as toujours su que tu en avais un. Mais un père mort. Fanny t'a dit qu'il était mort.
Mort. Un drôle de mot, dont la musique souffle du vide. Du froid. Un mot dont tu as saisi le sens avant de le connaître.

Elle t'a dit aussi qu'il était allemand, ton père, mais qu'il ne faut pas en parler, ma chérie. Jamais. A personne. C'est un secret."

bouton3 Note de lecture : 4.5/5 - Livre de Poche - Aout 2009 - 6.50€

objectif_palObjectif pal : 50-9

Toutes les autres lectures disponibles sont chez B.O.B.

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13 mars 2010

Les carnets blancs, Mathieu Simonet

lescarnetsblancs"La vérité, c'est que je me souvenais de tout ce qu'il y avait dans mes journaux. La vérité, c'est que les phrases que j'avais écrites étaient fastidieuses, mal écrites. La vérité, c'est que jamais je n'aurais eu envie de relire ces journaux, si je n'avais pas eu un projet derrière la tête. La vérité, c'est qu'en les relisant j'allais pouvoir noter des détails, des phrases, que je voulais garder. La vérité, c'est que j'allais faire disparaître mes carnets pour me les réapproprier."

Un écrivain décide, pour une question tout bête de place, de se séparer de ses journaux intimes, une centaine au total. Mais quitter les mots de son enfance, de son évolution, de ses errements, n'est pas chose si simple. Alors, il inscrit cet acte dans un projet plus grandiose, il orchestre pour eux une disparition individuelle et fantasque. Plutôt que de tout simplement les détruire, après les avoir relus, il les confie à des amis, des artistes, les dépose dans des lieux publics, les insère dans des oeuvres d'art, leur fait faire le tour du monde...les intègre dans un roman, ce roman. Le plus fou est que ceci est une histoire vraie.

Inévitablement, lorsque l'on nous parle de journaux intimes, les nôtres, ceux que l'on a nous-même tenus, nous reviennent à l'esprit... On pense aussi à ceux dont on s'est séparé. Inévitablement, on se demande alors quel peut-être l'intérêt littéraire d'une telle démarche pour un auteur, comment créer à partir de la destruction une oeuvre construite ?
Ici, dans ces carnets blancs, la question ne se pose plus très longtemps car l'oeuvre littéraire est bien là, présente. Mathieu Simonet en profite effectivement pour ficeler une autobiographie fragmentée très émouvante et très réussie. Et il nous parle avec tant de tendre distance de sa mère, du voyage de certains de ses carnets, de ses amours tumultueuses... Vous rencontrerez même Paul Auster au détour d'une page, par le biais de coïncidences troublantes.
J'ai vraiment beaucoup beaucoup aimé la structure de ce récit, construit de morceaux de romans, de journaux, de blog, d'entretiens. Le résultat est fluide et d'une originalité à hauteur de lecteur, sans grands effets, mais d'une justesse jamais démentie.
Merci et bravo Monsieur Simonet !

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(Photo Nicole Jaouen)

"Un carnet a été caché à l'Elysée.
Un autre a été transformé en petits bateaux sur une plage.
Un troisième a été plongé dans la Seine par un policier.
Un quatrième a été introduit dans le Caddie d'une ménagère.
Un cinquième a été jeté en prison."

bouton3 Note de lecture : 4.5/5 - 16.50€ - Février 2010

Pour en savoir plus : http://mathieusimonet.com/sommaire.html, ou sur le blog de l'auteur : http://matthieux.blog.lemonde.fr/

Ci-dessous, vous trouverez le reportage que Arte lui a consacré...

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07 mars 2010

L'enfant à l'endroit, l'enfant à l'envers ~ Nicole Versailles

L_enfant___l_endroit__l_enfant___l_envers"Ainsi Eugénie il y a le temps où j'ai cassé le grand candélabre avec ses branches familiales, ne lui trouvant aucune lumière jaune, comme on dit d'un rire jaune qu'il est jaune. Je l'ai cassé avec rage, j'ai démembré chacune de ses branches comme un enfant en colère se venge sur l'insecte qu'il a capturé et compte avec une volupté cruelle, chacune des ailes qu'il est en train d'arracher. Ah ! S'ils savaient mes ancêtres que j'ai refusé tout héritage venant de gauche comme de droite, celui du sang, et bien plus encore, celui du coeur."

Ceci est une histoire de femmes. Mais avant tout l'histoire, vraie ou reconstituée pour telle, d'une petite fille devenue grande, héritière d'une lignée. Une tentative de réappropriation de souvenirs. Un exercice de style autobiographique dans ce qu'il a de compliqué, de forcément subjectif, et de terriblement émouvant pour celle qui le rédige et pour ceux qui le lisent.

Nicole Versailles est partie d'une ancienne photographie, celle de sa grand-mère, morte bien avant sa naissance. Cette grand-mère s'appelle Eugénie et c'est à elle qu'elle s'adresse, à elle qu'elle n'a pas connue mais dont elle se sent si proche. Elle lui raconte Suzanne, puis Elle, sa petite-fille, leurs vies, leurs douleurs, leurs bonheurs, leurs dissensions... Elle tricote son ouvrage, l'enfant qu'elle était, la femme qu'elle est devenue, une maille à l'endroit, une maille à l'envers.

Voilà un écrit qui m'a réconcilié avec l'acte de lire, en douceur, et de cela je remercie particulièrement l'auteure.
L'enfant à l'endroit, l'enfant à l'envers, entendons-nous bien, n'est pas à lire comme un roman, plus comme une trace de vie (du nom de la collection dans lequel il s'insère), et pourtant j'ai été emportée dans cette histoire comme si les protagonistes étaient des personnages de fiction.
De plus, et étonnamment, ce qui m'a paru au départ être une maladresse d'écriture, ces "je recommence" maintes fois répétés, ces arrêts dans la narration, je les ai pris très rapidement au cours de ma lecture pour ce qu'ils étaient, des hoquets d'émotion, et ils ont fini par particulièrement me toucher. Car jamais Nicole Versailles ne tombe dans le pathos facile, ni dans l'emphase émotive ou grandiloquente. Je connaissais déjà son écriture, via son blog qu'elle tient sous le pseudonyme de Coumarine, mais je dois vous avouer que j'ai été à un moment donné particulièrement surprise de la force de sa plume, de ce fil fragile qu'elle tient la main haute sans faiblir jusqu'au bout de son récit.
Bravo à elle, donc ! Ce livre est particulièrement réussi, et mérite toute votre attention.
Ensuite, je pourrais vous dire que j'y ai retrouvé des traces de ma propre histoire, à quelques détails près...et que cette connexion a été pour moi troublante, bien évidemment, mais qu'elle m'a conforté dans mes choix de vie aussi. Sommes-nous donc si nombreuses à porter ces valises trop lourdes de culpabilités et de devoirs ?
J'ai une grande admiration, donc, pour la capacité de Nicole Versailles a avoir transformé ainsi son regard rebelle en histoire d'amour, car ce récit est "pourtant une histoire d'amour"...

"Quand toutes les compagnes de classe se réjouissaient à la perspective du jour de congé tant attendu, elle n'osait dire à personne qu'elle préférait de loin les jours d'école. Car personne évidemment n'aurait compris et on l'aurait prise pour une folle...

Je ressens encore à l'intérieur de moi le dépit que j'éprouvais à la fin de la semaine ou quand on nous annonçait un congé inattendu. Cris de joie autour de moi, silence pétrifié et glacial en moi... j'allais devoir m'armer de courage pour passer l'épreuve jusqu'au lundi.

En t'écrivant cela Eugénie, je me demande bien sûr si je n'amplifie pas ces ressentis de peur, d'angoisse de me sentir complètement prisonnière, de sensations d'oppression... si en les écrivant, cela ne m'entraîne pas sur des chemins d'amplification "littéraire".

Non, c'est le contraire qui se passe : je mesure mes mots pour qu'ils ne débordent pas."

bouton3 Note de lecture : 4/5

ISBN 2 930452 09 9 -15€- AVRIL 2008

La lecture de Kloelle - Celle de Tania -

Le blog de l'auteure : http://coumarine.canalblog.com/

Ce livre est préfacé par Armel Job, l'auteur du fameux Tu ne jugeras point plébiscité par la blogosphère littéraire.

J'ai lu également, du même auteure, Tout d'un blog, écrit dans lequel Coumarine revient sur son expérience de blogueuse.

Sinon, mon exemplaire est tout disposé à voyager. Si cela vous intéresse, merci de me le signaler en me laissant vos coordonnées par le biais du lien "Contactez l'auteur" en haut à droite de cette page.

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20 février 2010

Partir... en DVD

partir"Suzanne a la quarantaine. Femme de médecin et mère de famille, elle habite dans le sud de la France, mais l'oisiveté bourgeoise de cette vie lui pèse. Elle décide de reprendre son travail de kinésithérapeute qu'elle avait abandonné pour élever ses enfants et convainc son mari de l'aider à installer un cabinet. A l'occasion des travaux, elle fait la rencontre d'Ivan, un ouvrier en charge du chantier qui a toujours vécu de petits boulots et qui a fait de la prison. Leur attraction mutuelle est immédiate et violente et Suzanne décide de tout quitter pour vivre cette passion dévorante." (Synopsis par allociné)

J'avais de ce film une impression douce, sans doute due à cette affiche tendre, que sa vision a particulièrement chamboulée.
Partir, tout quitter, cela semble logique pour Suzanne, cette femme qui a consacré une grande partie de sa vie à élever ses enfants, s'occuper de sa maison, de son mari... Elle rencontre l'amour, elle veut être honnête avec elle-même, avec les autres, assumer. Mais rien n'est simple, justement, dans le fait de partir, même si beaucoup de couples se séparent autour d'eux. Le mari de Suzanne ne veut rien admettre, entendre, devient violent. Sans argent, difficile de gérer le quotidien. La vie ne se nourrit guère d'amour et d'eau fraiche...

Beaucoup de violence, donc, dans ce film, dans cette histoire d'amour contrariée, de passion et de douleur. Partir est un film émouvant et terrible dans lequel Kristin Scott Thomas donne beaucoup et excelle, comme souvent. Chapeau bas également à Yvan Attal, très crédible dans le rôle du mari intransigeant, lui qui paraît si doux habituellement en interview m'a étonnée ici par sa puissance et sa densité dérangeante.

(Si la vidéo ne part pas tout de suite, cliquer sur "rejouer")

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08 février 2010

Manteau de neige, Craig Thompson

blankets4"Je voulais le ciel.
Et j'ai grandi en m'efforçant d'obtenir de ce monde...
un monde éternel."

C'est l'histoire d'un premier amour qui nous est conté dans la BD dont je vous parle aujourd'hui, mais ce n'est pas que cela. Manteau de neige évoque tout d'abord l'enfance d'un petit garçon nommé Craig (l'auteur), une enfance vécue dans la crainte de Dieu, une enfance dure où les grandes personnes enferment les enfants capricieux dans des cagibis, en veulent à leur corps, une enfance ou même la nuit ne permet pas la fuite car il y a ce petit frère remuant avec qui Craig partage un lit forcément trop étroit. Une impression si forte d'être différent, anormal, seul.
Plus tard, il y a heureusement cette rencontre avec une jeune fille, Raina, sous le biais d'une "classe de neige paroissiale", l'amour qui nait et le départ vers la famille de la jeune fille, une semaine de vacances partagée entre pudeur, découverte de l'autre, des autres, différents. La vie tout simplement avec ses doutes, ses questionnements, et ses non-réponses.
La tentation de suivre enfin, après la déception, cette voie que la paresse de chercher plus loin dicte, la tentation de croire à une vocation qui n'existe pas.

manteaudeneigeDe cet album, j'ai aimé la fluidité des dessins, l'aspiration des planches qui nous entraîne à tourner les pages de plus en plus vite vers la fin. J'ai aimé également la voix singulière qui s'échappe des vignettes mais qui reste universelle. Qui n'a pas connu cet émoi des premiers amours ? La distance entre des émotions de jeune adulte et cette réalité de n'être encore que de grands enfants, devant rendre des comptes.
Et puis, il y a cette évocation, très forte et poignante, du rigorisme religieux qu'à subit enfant l'auteur né dans le Winsconsin, au sein même d'une amérique extrêmement puritaine. Etre ainsi menacé des flammes de l'enfer, évoquer le diable avec des éclairs dans les yeux, puis le ciel avec des étoiles, façonner ainsi dans la crainte de jeunes esprits...voilà qui m'a remuée plus qu'il ne faudrait.

Ce gros volume, en forme d'autobiographie, va conserver une place de choix dans ma bibliothèque et m'inciter à fouiner plus sérieusement dans cette collection de chez Casterman.

Merci Bel Gazou !!

Casterman (2004)

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