07 novembre 2009
Un lien étroit...catégorie "Mes écrits" (Fictions)
Des bourrasques, du gris, de la pluie.
Marie essuya du bout de l’index les traces de buée que la chaleur de son haleine venait de former sur la vitre de son salon. « Quel temps stupide ! » Puis, elle se ravisa et dessina dessous, en trois mouvements rapides, le sourire d’une bouche et deux énormes yeux ronds.
De l’autre côté de l’impasse, son voisin, Paul, venait de sortir de son garage, le dos légèrement vouté.
Elle observa un moment la lourdeur de ses mouvements, alors qu’il déchargeait lentement la camionnette rouge qui encombrait son entrée. « La camionnette de son fils », pensa-t-elle, puis aussitôt « son dos le fait encore souffrir. ».
Elle essuya du revers de la manche son dessin et contempla les tâches brunes de ses propres mains à elle, la fragilité nouvelle de sa peau, cette preuve visible que le temps filait à toute vitesse vers la fin.
Vingt-cinq ans qu’elle habitait cette impasse, cette maison. Vingt ans qu’elle s'avouait aimer son voisin d’un amour profond et sans issue. Dix ans qu’elle était veuve.
Marie s’était depuis longtemps enlisée dans le confort sans surprises de l’amitié. Tout plutôt que de risquer la souffrance, tout plutôt que de briser le fragile équilibre de leur vie, tout plutôt que de s’entendre opposer un refus, un rejet.
Sur ce principe vain qu’un amour se doit d’être vécu, su, elle avait tenté le tout pour le tout, il y a bien longtemps, un beau jour de juillet. « Je vais quitter mon mari », avait-elle dit à Paul, alors qu’il l’aidait à réparer la roue de bicyclette d’Isabelle, sa fille à elle, tout juste âgée de treize ans.
Elle avait attendu une réaction de sa part, fouillant ses traits, une faille, la justification de ce sentiment d’intimité qui se dégageait d’eux alors qu’ils se tenaient ainsi, penchés ensemble sur le même objet. Elle n’avait pas rêvé, elle n’était pas folle, elle ne pouvait être la seule à éprouver une telle attraction impérieuse.
« Tu es certaine ? Peut-être devrais-tu essayer encore ? Tenter de vous retrouver. Ce n’est sans doute qu’un passage. Pense aux enfants, Marie, ils sont encore si petits… »
Elle n’avait rien pu lui dire de plus. Elle s’était éloignée, repliée sur elle-même, comme giflée.
Et aujourd’hui, vingt ans plus tard, elle était là à l’observer, incapable de bouger, de déménager, alors que ses enfants la pressaient de le faire, incapable de vivre sans l’homme qu’elle aimait. Son meilleur ami.
Le mari de sa voisine.
Gêné par le vent et la pluie, Paul s’adossa un instant à la camionnette de son fils, puis leva les yeux vers elle, l’aperçu, lui fit un signe discret de la main. Sa bouche forma un bonjour muet qu’elle reçu sans sourciller. Comme souvent, son visage paisible à lui, s’immobilisa un temps de plus de trop, ce temps qu’elle savait ne lui appartenir qu’à elle, mais qu’elle ne tentait plus d’interpréter.
Elle recula d’un pas vers l’obscurité de son salon.
Une main sur sa bouche. L'autre sur le coeur.
© Les écrits d'Antigone - 2009
26 juillet 2009
Absence
(ce texte est un texte de fiction, toute ressemblance, etc...)
Tu es absent, en voyage, et je dois t'inventer, inventer ta présence pour réussir à te garder là, dans ma vie, réel.
Tu es avec une autre, et c'est avec elle que tu fais des projets, que tu pars en vacances, l'amour aussi.
Pas avec moi.
Je résiste ce soir contre cette sensation absurde, et vive, que tu n'es finalement pas parti, que tu n'as pas pu. Que tu vas monter les escaliers tout à l'heure. Qu'elle y est allée seule, sans toi, là-bas.
Ce geste, que tu as fait vendredi dernier, ôter ton alliance, me montrer combien elle était large, me regarder dans les yeux en effectuant ce mouvement, pourquoi ?
J'attends tes pas. J'attends que ta silhouette apparaisse derrière ma porte. Je t'attends.
Et cela ne sert tellement à rien, et cela me paraît si insensé, que j'en suffoque lentement et profondément de tant de bêtises.
Tiens, et si je l'écrivais, là, maintenant, que tu es là, pas parti, pas avec elle, et que je vais te voir, tout à l'heure, bientôt. Peut-être qu'effectivement tu m'apparaîtras, comme par magie, pas parti, pas avec elle, avec moi, ici.
Peut-être.
© Les écrits d'Antigone - 2009
24 mai 2009
Paul
Il y a quelques temps, j'ai participé à un petit atelier d'écriture sur le thème de la correspondance, en rapport avec une manifestation que la médiathèque de ma ville met en avant en ce moment, il s'agit de l'exposition de lettres originales d'auteurs.
Le principe ? Choisir parmi des livres présents sur une table, un auteur et une lettre, en retirer cinq expressions qui nous plaisent, les insérer dans une nouvelle lettre fictive.
Nous avions un petit quart d'heure pour l'écrire...
J'ai choisi une lettre de Paul Claudel à sa fille Reine, et les cinq morceaux de phrases suivantes : "m'envoler dessus", "estapafourdis", "de la réclame", "voilà une Gigette" et "adieu ma fifille chérie".
J'ai dépassé le rapport père/fille de la première lettre pour créer un autre univers, d'autres personnages, et d'autres lieux. Le résultat...
Paul,
Tu as pris le départ hier matin, et je ne t'ai pas regardé t'éloigner. J'ai fait semblant d'être indifférente. A l'heure qu'il est tu es certainement déçu, tu te poses des questions, tu t'étonnes.
Tu ne peux pas savoir combien j'aimerais, aujourd'hui, attraper un des ces avions qui sillonnent le ciel au dessus de ma tête, le strient de lignes blanches immaculées, pour m'envoler dessus, pour te rejoindre.
En attendant, je m'astreins à finir ce travail que je dois rendre demain, de la réclame encore ! Je ne sais faire que cela, on dirait... La dernière fois, mon projet les a tous estapafourdis. Voilà une Gigette qui semble avoir trouvé sa voie, me dirais-tu, si tu étais là ! Et ce roman que je voudrais tant avoir le temps d'écrire... Tant pis. Travaillons pour gagner son pain, en attendant la gloire.
J'ai reçu une lettre de mon père, ce matin. Il t'embrasse et termine par ces mots "Adieu, ma fifille chérie" ! Il devient de plus en plus tendre avec l'âge, tu ne trouves pas ? Il semble s'amuser à Paris. Il n'est pas près de descendre me visiter en Province. Je suis heureuse qu'il aille bien.
A te revoir vite, mon amour ! La prochaine fois, je pleurerai dans tes bras. Promis.
G.
© Les écrits d'Antigone - 2009
10 mai 2009
Devant mes yeux
Plonger dans la nuit, dans ce bain mort du sommeil, et renaître au matin, ton prénom sur mes lèvres, tes yeux près des miens, en pensée.
La passion a ceci de fou, qu’elle n’existe pas en dehors de la douleur. Elle n’a sa place, dirait-on, que dans la tragédie, l’angoisse et le supplice. Moi, je voudrais t’aimer doucement.
Laisse- moi t’aimer… s’il te plaît.
Pierre écrivait ces lignes sur le carnet qu’il traînait avec lui depuis quelques semaines. Il avait trouvé ce moyen là pour calmer ses sentiments, leur donner un lieu raisonnable ou s’exprimer.
Il ne comprenait toujours pas comment tout cela lui était arrivé, à lui, ne pas parvenir à oublier un visage, une voix, toujours se maintenir au plus près du sillage de l’être aimé. Se détester d’être comme cela, en attente, se détester de ne rien oser.
Était-elle heureuse ? Il n’en était même pas certain. Il adorait sa manière de tourner la tête vers lui, de lui tendre des documents, de lui sourire. Il tentait de cacher ce qu’il ressentait pour elle en fuyant, toujours, le plus possible, son regard. A quoi bon ? Elle avait des enfants, son mari appelait chaque midi, et elle semblait si légère, si insouciante. Il aimait attraper du bout des doigts les éclats de soleil que son rire laissait dans son bureau lorsqu’elle passait lui proposer de déjeuner ensemble. Comment détruire ces petits moments de bonheur là par des révélations fracassantes ?
Pierre glissa le carnet dans la boîte à gants de sa voiture, respira bruyamment et s’extraya de son véhicule en soupirant encore, persuadé de vivre cette journée de la même manière qu’il avait vécu la précédente, sans difficultés apparentes mais avec une peine toujours plus lourde à porter le soir venu. Devrait-il finir par envisager un changement de poste ? Une mutation ? Faudrait-il en arriver là pour réussir à vivre enfin sans ce poids mort en lui ?
Estelle était là, devant lui, ses sandales claquaient dans le couloir.
Il lui prit le bras, légèrement, et elle se retourna, à peine surprise, lui plaquant rapidement un baiser sur chaque joue. Savait-elle ? Se doutait-elle ? Ce moment. Pour rien au monde, il ne l’aurait échangé, avec personne. Ce moment. Chaque jour. Chaque jour, sauf les week-ends et les jours fériés.
Son bureau, ses affaires, ses dossiers. Il arrivait à faire abstraction de la présence d’Estelle à quelques pas de lui en se plongeant dans des chiffres et des tableaux. Il avait cette faculté là, heureusement, de réussir à se plonger dans le travail, comme dans le sommeil, sans réfléchir, une masse.
Mais cette journée n’était pas semblable à toutes les autres, il aurait dû s’en douter.
Il entendit juste de grands cris affreux derrière sa porte fermée - il releva la tête - et puis son cri… à elle.
© Les écrits d'Antigone - 2009
Un écrit largement inspiré de ce film là...ou plutôt "sous effet" de ce film là... Un écrit qui aurait besoin d'une suite, mais je ne sais pas...peut-être pas, comme d'habitude.
19 avril 2009
L'obligation du sentiment
Tout est gris et froid. Tout ne ressemble à rien. Tout me rappelle toi.
...Hélène appuya son front moite contre la vitre fraîche du troquet. Celui-là même dans lequel elle s'était réfugiée tout à l'heure, fuyant les bourrasques et la pluie. Le temps du dehors collait parfaitement à sa météo intérieure, grand vent et pleurs en rafales.
Elle s'était commandé un café. Le patron le lui avait apporté sans un mot, sans un sourire. Et pourtant, elle s'était sentie bien, à son aise, instantanément. L'odeur doucereuse et enveloppante du breuvage l'enrobait d'un châle protecteur.
Elle se découvrait toujours un peu chez elle dans ces bistrots vides. Elle se découvrait tellement si peu chez elle partout ailleurs.
Elle n'irait plus là-bas, chez lui. Elle avait enfin compris quel était le remède. Ne plus le voir, ignorer jusqu'à son existence, espérer que l'absence comble peu à peu les vides que cet amour insensé laisserait en elle en disparaissant. Pleurer tout ce qu'il faut pleurer, tant et tant. Et simplement souhaiter qu'avec la dernière marée de chagrin s'éloignent les sentiments.
Elle n'irait plus là-bas. Elle tournait vivement la cuillère dans sa tasse, au rythme du flot de ses pensées, écrasant du tranchant de l'ustensile les grains de sucre qui tardaient à fondre. Un dernier mouvement sec fit déborder le liquide brunâtre dans la soucoupe blanche. Le patron, qui l'observait sans doute, émit un grognement réprobateur. Hélène sourit, et au même instant, un rayon de soleil inattendu perça les nuages. Elle prit cela pour un signe, elle en avait besoin.
Elle n'irait plus chez lui. Hier avait été la fois de trop. Elle ne se reconnaissait pas dans cette fille idiote qui cherchait l'attention d'un homme indifférent. Ils étaient bons amis. Cela ne lui suffisait plus. Elle reprennait à présent le cours de sa vie...
© Les écrits d'Antigone - 2009
25 février 2009
Monologue
...les gosses là, ils croyaient que c'était rien...une blague...ils avaient tout fait pour piéger leur mère...même qu'ils auraient pas dû, c'était pas drôle...se cacher, comme ça...plusieurs nuits, dans le refuge, là-haut...faire croire qu'ils étaient perdus...morts peut-être...tout ça pour la faire blêmir de peur la pauvre femme, lui faire tourner ses sangs...tout ça parce qu'ils étaient furieux contre elle...tout ça parce qu'elle ne les lâchait pas...pas le droit de faire ci ou ça...le droit de rien...c'est pas comme ça qu'on élève de grands gaillards de quinze ans...mais elle ne le savait pas, la mère...que ça se retournerait contre elle un jour, cette manie de leur coller aux basques... toujours...de vouloir tout savoir...Et t'étais où ? Et pourquoi tu rentres si tard ? Et avec qui tu parlais, dis, tout à l'heure ? Et as-tu pensé à la nettoyer l'étable ?...et patati et patata...jamais en paix...à croire que le manque d'homme ça avait fini par la rendre hargneuse, la mère...ils ont eu marre, les gosses, de l'avoir sur leur dos tout le temps...ils se sont dit, on va lui faire une blague...sûrement...on va se cacher...ils pouvaient pas savoir...ils ont pas pu la voir courir dans la montagne, ses jupes dans les ronces, les pierres...se pencher au dessus des failles...mais moi je l'ai vu...on aurait dit une folle...vrai, une hystérique qu'elle était...ça a duré dix jours...elle mangeait plus, elle se lavait plus, elle courait dans la montagne, elle cherchait leur corps...sûr que si les gosses ils étaient rentrés deux jours avant, on aurait évité des drames...c'était pas drôle, cette idée, juste pour faire bouillir le sang de leur mère, de se cacher...quand on les a vu sur le chemin, avec leurs têtes de grands gamins pris en faute...y'en a certains qu'on eu envie de leur donner des calottes, aux gosses..des vrais...à leur démonter la tête...mais y'avait un truc de sûr aussi, c'est qu'à ce moment là, personne n'avait envie d'être à leur place...alors les mains, elles sont restées où elles étaient...la baffe, ils allaient l'avoir quand même, bientôt, et celle-ci elle allait leur faire mal...vraiment...bien plus que de ramener du sang dans leur cerveau de gamins sans cervelle...ils auraient pas dû les gosses...c'était pas drôle...
...pas plus drôle que la fois où l'autre gamine, là, elle a éparpillé son corps aux quatre coins du champ, coincé dans la machine de son père...pas drôle du tout...ces gosses, ils pensent à rien...ils pensent que la vie, ça s'arrête pas...pourtant, y'en a plein les journaux de leurs conneries...mais non...il faut qu'ils continuent de jouer avec...bon, la gamine elle savait pas lire...mais ça explique pas tout...on leur dit "il faut pas faire, mais écoute, écoute donc !" et ils font...juste le truc qu'on leur a dit de pas faire...et après, y'a plus qu'à leur répondre "j'te l'avais bien dit"...mais ça sert à quoi, ça...combien ils ont été à se casser une jambe, tiens, sur le gros rocher là-bas derrière, le rocher en forme de cheval...combien...allez, des dizaines ?...et ça les calme...quoi...un mois ?...oh, à peine...et après ils recommencent, et ils sont encore plus nombreux...et ça rigole, fort...je les entends d'ici...ça rigole...et paf...y'en a un autre qui tombe, un qui voulait montrer aux filles, j'suppose, qu'il sait sauter lui aussi, le plus loin possible...les gosses, ils croient pas que les jambes ça casse...c'est comme ça...ils sont tout neufs...enfin, si c'est juste une jambe, ça va...on en fait pas un drame, hein...mais y'en a un, une fois, c'est la tête qu'a cogné...les parents, ils ont voulu mettre un panneau après, près du rocher du cheval...un panneau avec des signes dessus...pour que les gosses, savez, qu'ils sachent lire ou pas, ils comprennent...le panneau, je sais pas...je ne l'ai jamais vu...pas sûr qu'il y soit.
© Les écrits d'Antigone - 2009
Un texte écrit dans le cadre d'un stage d'écriture animé par Emmanuelle Pagano, ou comment imaginer les dialogues du vieil Ukalo, personnage de sa nouvelle, Le guide automatique, publiée à la Librairie Olympique en 2008.
21 février 2009
Mode d'emploi
Elle tenait le manuel dans ses mains tremblantes, accroupie devant le téléviseur, le lecteur DVD à ses pieds.
Elle tentait depuis dix minutes de comprendre, de brancher, d'installer. Elle le leur avait promis - pour demain matin tout serait prêt - elle leur promettait tant de choses en ce moment, qu'ils auraient tout comme les autres, que ce serait facile, que plus rien -jamais - ne leur manquerait, que forte d'une volonté sans bornes elle ferait en sorte que la vie glisse sur eux sans les blesser, sans les atteindre, indolore.
Elle voulait cela pour eux, et pour elle aussi à présent, une vie indolore, comme ce soir, comme leurs sommeils jumeaux à l'étage, et cette douce lueur de fin de journée qui dessine des ombres tendres sur le tapis. Si seulement, tous les moments à venir pouvaient ressembler à celui-ci. Si elle parvenait à faire fonctionner l'appareil, elle aurait demain leurs sourires, le claquement de leurs mains, leur joie pour récompense. Elle se sentirait alors enfin à la hauteur, capable d'assumer le reste, capable dans leurs yeux.
Ce mode d'emploi, des lettres blanches sur fond noir, semblait psalmodier en préambule une rengaine menaçante, "Important. Attention, très important. Lisez ces instructions avant toute utilisation et conservez-les pour votre référence ultérieure".
Garder. Ne pas jeter. Conserver. L'appareil, le manuel et tout ce qui lui rappelait eux.
"La vie continue", c'est ce que l'on dit, non ? Dans ce genre de circonstances.
On fait entrer des objets chez soi, des objets qu'il n'a pas connu, qu'il ne connaîtra jamais, et le temps, la vie - oui - continue, sans faillir. Il y aura un jour où elle tombera par hasard sur ce manuel, oublié au fond d'un tiroir. L'appareil aura disparu peut-être, elle sera vieille, ses enfants de grands adolescents renfrognés. Il y aura un jour où elle aura l'habitude de cela, le remplacer lui, le disparu, le mort, dans ces tâches là, des tâches qui jusqu'à présent lui étaient dévolues à lui, pas à elle.
Et si rien ne fonctionnait ce soir, si rien ne se passait sur l'écran, si un disque en équilibre sur ses doigts elle tentait à présent de percer le mystère, où la fêlure, d'une surface lisse pourtant neuve, ce n'était pas parce qu'elle avait mal lu la notice, ni qu'une fiche était mal enfoncée ou que le canal vidéo était introuvable. Non, si rien ne fonctionnait ce soir, elle le savait, c'était simplement parce qu'il n'était pas là, que d'ordinaire les mises en route d'appareils électroniques provoquaient chez eux des disputes aussi étonnantes que rituelles, et qu'il n'y avait rien de pire que la douceur ce soir, rien de pire que le silence.
© Les écrits d'Antigone - 2009
Un texte écrit dans le cadre d'un stage d'écriture animé par Emmanuelle Pagano, ou comment utiliser un mode d'emploi dans un texte de fiction. Voilà pourquoi, aussi, elle m'a laissé un commentaire ici, qui a pour titre St Valentin mon oeil...;o))
09 octobre 2008
Au dessous, c'est l'enfer *
Elle devrait la raconter, l'histoire.
Ce serait plus facile, elle pourrait l'oublier, ensuite. Ce qui est dit ne revient plus. Elle le sait. Pour les souvenirs, elle a la mémoire courte, pas pour les secrets.
Elle commencerait par décrire les difficultés du moment, celles qui l'avaient amenée à faillir. La mauvaise humeur, invitée dans son couple, la dureté des jours, sa dureté à lui. Et puis cette précarité de tout qui détruit la douceur petit à petit.
Elle se souviendrait de Harry et de Sally, de ce film de midinette, du jour où elle y a pensé, du jour où elle s'est demandé qui était son meilleur ami, à elle, s'il existait une autre issue possible, dans sa vie. Du jour où le visage de l'autre s'est soudain interposé entre elle et tous les actes du quotidien.
Elle clamerait qu'elle ne s'est rendue compte de rien, que tout s'est insinué en elle, contre son gré, entre ses mots méprisants à lui, et le regard affectueux de l'autre. Elle mentirait, un peu.
Elle avouerait timidement qu'elle aimerait que tout reprenne sa place initiale, que les amis restent les amis, et les amants, les amants. Elle mentirait, encore.
Elle accrocherait sur vous des yeux perdus, en quête de réponses.
Elle ajouterait alors que maintenant tout va bien, que la paix est revenue entre lui et elle. Elle afficherait une sérénité fragile, vous assurerait qu'elle finira bien par l'oublier, l'autre, qu'il n'y a pas de raisons.
Pendant ce temps là, le plissement de ses phalanges, sur sa jupe, nieraient nerveusement, à rebours, tous ses propos un par un.
Elle se tairait, soudain.
* Titre emprunté au dernier roman de Claire Castillon.
26 mai 2008
Hémicrânie
Je sors du garage avec une épouvantable migraine. Une migraine tenace.
J’ai pourtant pris deux cachets ce matin, juste avant d’avaler, bouche crispée, mon grand bol de café. Grave erreur sans doute, une tisane aurait mieux été acceptée par mon réseau veineux en ébullition !
Une migraine à se taper le crâne contre les murs, à se plonger la tête dans l’eau froide de l’étang qui jouxte la maison, à hurler dans l’air frais de cette nouvelle journée, une migraine forte à pleurer, une migraine à détester tout le monde, et moi la première, une migraine à tout envoyer promener une bonne fois pour toutes, comme je devrais le faire parfois, je crois.
Manque d’énergie, de volonté, de caractère.
Je ne suis bonne qu’à ronchonner, qu’à geindre.
Les enfants ont senti tout à l’heure, dans la voiture, sur le chemin de l’école, qu’il valait mieux ne pas piper mot aujourd’hui, juste se taire, contempler la vie par la vitre baissée, attraper son cartable, m’accorder un rapide baiser et s’envoler vers des camarades plus affables. On verra bien ce soir, si je suis d’humeur égale, alors il faudra encore une fois filer dans sa chambre, fermer sa porte, et attendre que l’orage passe.
La porte du garage grince en se rabattant, puis se referme en un claquement sec. Le son vrille mes tympans douloureux. Je contemple, immobile, ma fierté, ma belle maison aux volets verts, baignée de soleil, ses fleurs odorantes, ses massifs impeccables, son allée de cailloux, ma solitude, mon envie de disparaître, ce silence.
Je glisse mes doigts dans mes poches de manteau et en retire trois petites poupées fragiles, colorées, fabriquées de quelques bouts de ficelle et d’un peu d’espièglerie. J’ai posé l’une sur l’autre, hier au soir, les mains qui me les ont offertes.
Comment s’habituer à cet évanouissement des sourires ?
Je sais que cette épouvantable migraine me tiendra encore, un jour ou deux, puis qu’elle disparaîtra, progressivement, comme à chaque fois, avec l’écoulement des heures. Saleté de travail !
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Un texte émis suite à la consigne 70 du site Parole Plurielles. Il fallait s'inspirer de la photo ci-dessus et de l'incipit suivant : "Je sors du garage avec une épouvantable migraine..."
23 avril 2008
Djinn
Il faut absolument que je pense à changer de lieu…
Le café-restaurant, dans lequel je me rends, chaque jour, aux environs de midi, devient de plus en plus bruyant, et ELLE ne vient plus.
Peu m’importe alors d’observer tous ces gens, leurs assiettes, leurs tasses fumantes, leurs sacs qui bâillent et leurs sales habitudes, si ELLE ne vient plus.
Bien sûr, il me reste encore des détails à chiper ici et là, des petits bonheurs discrets, des incongruités dont je tapisserai les cloisons de ma solitude ce soir. Bien sûr.
Mais je la voudrais, près de moi, telle que je l’ai aperçue la première fois.
Ses ailes brillaient dans la lumière du jour.
Et ELLE était si belle,
avec son sourire d’ange, sa grâce juvénile et sa manière bien à elle de darder sur les amoureux maladroits son regard de feu.
Si j’étais resté silencieux, attentif et patient, ELLE serait toujours présente, à mes côtés, flamboyante.
J’ai tout détruit.
Pour LA séduire, j’ai fait le pitre, l’inspiré, semant dans mon sillage des graines de folie.
Je ne savais pas.
ELLE voulait simplement qu’ils s’embrassent.
ELLE avait tant travaillé pour cela.
Et moi, j’ai tout gâché.
Oh, ELLE a bien eu le loisir de me le reprocher, plus tard. Mais, le mal était fait.
Ils se sont disputés. Les chaises ont grincé bruyamment en traînant sur le parquet…
ELLE, elle voulait qu’ils s’aiment.
Devant leur table vide, dévastée, ELLE a fulminé. Ses yeux ont lancé sur moi des éclairs durs, définitifs, et ELLE est partie dans un grand froissement délicat de plumes et de soie, sans un mot pour ma présence misérable.
Il faut absolument que je pense à changer, aussi, je crois.

Ce texte a été émis sous l'inspiration de la consigne 67 du site Paroles Plurielles. Il fallait s'inspirer de la photo de café ci-dessus, et de l'incipit suivant : "Il faut absolument que je pense à..."




























