01 septembre 2015

Dans les yeux des autres, Geneviève Brisac

danslesyeuxdesautres

 "Ecrire lui était déjà interdit avant. Lui avait toujours été interdit. Elle s'était bardée d'une obligation d'interdiction, alourdie d'un devoir de transgression, paralysée par la nécessité de l'empêchement. Mais elle ne s'en était pas rendue compte. C'est ainsi que souvent s'expliquent les courages : le courage des taupes. Elle voulait croire que l'on peut dire sans dire, écrire sans blesser. Les taupes ne savent pas ce qu'elles font."

Anna est écrivain. Elle et sa soeur Molly, à présent médecin, étaient très proches dans les années 70, attirées par le même idéal communiste, amoureuses, pleine d'idées et d'envies de solidarité. Elles ont d'ailleurs à l'époque suivi Boris et Marek, leurs amants, au Mexique, pour poursuivre le combat. Que Marek se soit fait arrêter, que les relations amoureuses aient pris entre eux tous un tour inattendu, que la mère des deux soeurs se soit mêlée à tout ça avec son exubérance sauvage, c'en était sans doute de trop pour Anna qui a décidé de tout déballer dans un livre à son retour en France. Le livre a eu du succès mais lui a fermé des portes, celle de la maison de sa soeur en particulier, mais également celle de sa mère, puis enfin du milieu littéraire parisien, aussi prompt à aimer qu'à détester ce qu'il a pu apprécier quelques années plus tôt. A-t-on le droit de tout écrire ? A-t-on le droit d'écrire sur sa famille ?

Voici un roman que j'avais abandonné au bout de quelques pages à la dernière rentrée et à qui j'ai donné une seconde chance en petit format, et bien m'en a pris. En effet, cette seconde lecture a été agréable, très fluide, sans envie d'abandon. J'ai aimé me laisser bercer par l'histoire de ces deux soeurs que tout oppose et rapproche, leurs velléités politiques, leurs renoncements, le constat de leurs vies bancales. Et puis, il y a le portrait chatoyant et contrasté de leur mère, finalement un être toxique, qui manipule et qui brise par mégarde, par trop de carisme, de présence et d'inconscience. Dans les yeux des autres est un roman au charme doux amer qui n'oublie pas de brosser le portrait d'une époque où le communisme embrasait le coeur des jeunes gens, et qui pose un regard assez ironique sur le désir d'engagement. Un roman intéressant.

Editions Points - 7.30€ - 20 août 2015

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Cathulu parle aussi de mélancolie, du regard sur les petites choses du quotidien, ainsi que de l'écriture ample de Geneviève Brisac... et elle a raison.

Il y a presque dix ans, Points lançait la rentrée littéraire parallèle, celle des poches ! Ils nous permettent de revenir cette année sur la Rentrée Littéraire précédente et sur les livres qui ont marqué l'année 2014 en sortant 7 titres le 20 août. [Toutes les infos ici]

 

 

 

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02 juin 2011

Une année avec mon père, Geneviève Brisac

Ce qui n'est pas écrit disparaît. (Ce qui est écrit disparaît aussi, le plus souvent. Mais d'une manière toute différente.)

une_ann_e_avec_mon_p_re"Ne plus conduire, ne plus s'autoriser à prendre un volant, un tel renoncement ne se peut penser aisément ni sans pleurer. Mon père est un hors-la-loi déguisé en homme de loi, un franc-tireur habillé en Salomon laïque, un aristocrate revêtu des insignes de la République. J'ai longtemps été dupe de ses proclamations.
Aujourd'hui, je sais qu'il n'attache vraiment de prix qu'à sa liberté."

Un accident de voiture, terrible. Du couple âgé qui avait pris la route ce jour-là ne survit que le père. Il est blessé, il faut s'en occuper, veiller, et en même temps respecter la distance qu'il impose, sa liberté d'homme fier et intelligent.
Une fille, respectueuse et inquiète, raconte ici son père, dans ces multiples moments partagés où la relation est sans cesse à recodifier, à réinventer, quand le corps vieillissant impose à tout être un lâcher-prise intransigeant, être à la fin de sa vie à la charge morale et physique de ses propres enfants...

Voici un récit où étrangement la pudeur naît de l'impudeur des faits relatés... L'entrée dans l'intimité est là, matérielle et corporelle, mais elle est marque de respect, de recherche de sens et de fidélité à la mémoire d'un homme que l'on a aimé et admiré. Geneviève Brisac mêle à son récit de nombreuses références littéraires comme si elle recherchait dans ses textes préférés, fondateurs, un appui sûr contre la déchéance des corps et l'évanouissement des vies.  
Un agréable et touchant moment de lecture que je rapproche, dans l'idée et en version masculine, au magnifique Grandir de Sophie Fontanel...

bouton3 Editions Points - 6€ - Avril 2011

Ma rencontre avec Geneviève Brisac date d'une lecture publique autour de Virginia Woolf - J'ai lu depuis La marche du cavalier et Les filles sont au café (52 ou la seconde vie)... parions que je ne vais pas m'en tenir là !

Ce titre a réconcilié Cathulu avec l'auteure, et moi je lis dans les commentaires qu'il me fallait attendre le bon moment, c'est fait... - La lecture très tentante également de Véro l'encreuse - Un très beau billet sur Enfin livre !

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14 juillet 2010

Les filles sont au café, Geneviève Brisac

lesfillessontaucaf_"Il paraît que tu écris un livre avec trois cent soixante-cinq histoires ? m'a demandé Tova avec curiosité.
Je me suis sentie confuse. Et effarée par ce chiffre énorme.
J'écris une histoire par semaine, ai-je dit timidement. Ca fera plutôt cinquante-deux. Pour montrer. Pour donner à voir. Ce qui grouille par en dessous, l'univers obscur de la pensée, les fantasmes et les histoires comme des algues, ou des poissons révélés par un rayon oblique. Ce que je ne sais pas vivre moi-même, ce que je ne sais pas que je vis."

Les filles sont au café sont la version poche du titre grand-format de Geneviève Brisac, 52 ou la seconde vie paru en 2007, mieux vaut le savoir... Je déteste, pour ma part, cette nouvelle manie éditoriale de changer les titres, de quoi piéger les lecteurs et troubler l'esprit.
Ce principe cependant admis, on comprend le choix du nouveau titre, car lire ce roman composé de 52 petites historiettes, parfois sans suite, revient en quelque sorte à suivre une conversation entre filles dans un café. Les confessions intimes et multiples sont reprises sous la forme d'un "je" commun qui raconte et décrit le présent, le passé, les expériences quotidiennes et des anecdotes pêchées au détour d'un lieu public.

J'ai été touchée, souvent troublée, parfois perdue dans des limbes d'incompréhension et finalement séduite par ce recueil d'un genre différent. Il est prenant de retrouver d'une nouvelle à l'autre des personnages que l'on parvient à reconnaître et à aimer (le neveu Nils par exemple), qui vivent notre vie, pas toujours rose et dans la norme. Geneviève Brisac n'hésite pas à donner son avis sur le monde qui l'entoure, à brosser des histoires dans le sens contraire du poil, des histoires qui dérangent un peu. Et puis, elle aime les auteurs que l'on aime, que l'on lit, elle nous semble ainsi tellement proche. Alors, bien entendu, ce livre n'est pas facile, il réclame au lecteur d'accepter d'être déstabilisé et de donner son accord au principe de l'exercice de style. Pas toujours évident quand la tête n'y est pas.
Voici un livre que j'ai pris et reposé à plusieurs reprises, cette fois-ci a été la bonne, tant mieux.

Une lecture où ça philosophe, ça sirote au café et ça se dispute...

"Si ton cerf-volant est cassé, garde la ficelle."

bouton3 Note de lecture : 4/5 - Editions Points - 7€ - Mars 2010

Pour l'or des chambres, c'est un coup de coeur de son année 2007 - Pour Florinette (qui me manque) c'est un roman dense aux multiples saveurs - Pour Clarabel, c'est sans cesse vif et impertinent - Cathulu est restée perplexe ...

Le site de l'auteure : http://genevievebrisac.com/

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