28 octobre 2009
Eluard
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Ciel dont j'ai dépassé la nuit
Plaines toutes petites dans mes mains ouvertes
Dans leur double horizon inerte indifférent
Le front aux vitres comme font les veilleurs de chagrin
Je te cherche par-delà l'attente
Par-delà moi-même
Et je ne sais plus tant je t'aime
Lequel de nous deux est absent.
Extrait de L'amour La poésie - 1929
30 septembre 2009
Cécile Mainardi
"Je suis le capitaine qui sombre avec le livre qu'il écrit. J'écris le livre dont je suis le capitaine à y sombrer avec. Je suis le capitaine d'un livre écrit pour sombrer. Je suis sombre, vous le savez, et j'ai une âme de capitaine. Je sombre avec le livre que j'écris pour en être vraiment le capitaine. A en être éxagérément le capitaine, on peut faire sombrer un livre. Je suis le livre que le capitaine fait sombrer droit dans son axe de capitaine debout (car un livre sans capitaine ne sombre pas, ne peut pas sombrer). Je suis capitaine hélas, et j'ai fait sombrer tous les livres. J'écris sombrement un livre sur le capitaine que je suis, et l'eau commence à le recouvrir. J'écris un livre sur ta blondeur."
Extrait de La blondeur, poème lui-même extrait de Poé/tri "40 voix de poésie contemporaine" chez Autrement, 2001
18 septembre 2009
Une fenêtre où se pencher
Je ne crois plus aux naufrages,
Il y a un masque bleu au fonds de tous les puits ;
Les porteuses de pain se succèdent,
Les vies se souviennent d'autres vies.
Il restera toujours une fenêtre où se pencher,
Des promesses à tenir,
Un arbre où prendre appui.
Quelque part existe le visage de notre terre.
Qui nous dira son nom ?
ANDREE CHEDID
(Seul le visage, 1960)
23 août 2009
Les radis bleus, Pierre Autin-Grenier
"Le temps qu'il faut pour faire une phrase ! S'imaginer capable d'en faire une chaque jour ... Délire d'orgueil ! Folie de poète, peut-être..."
Et c'est cette entreprise folle que Les radis bleus retracent, un an de pensées, d'éclats et d'anecdotes...
Se loge dans le journal poétique de Pierre Autin-Grenier beaucoup de mélancolie, car il y est question assez souvent de fin de vie et de douleur. On devine, au détour d'une page, la perte d'un enfant sans doute ; le désir en tous les cas d'une vie retirée, paisible.
Malgré quelques répétitions de thèmes, dues certainement au genre utilisé, j'y ai également trouvé de bien jolis morceaux d'écriture, des réflexions sur l'utilité des poètes et de la poésie aujourd'hui, de l'ironie.
L'exemplaire que l'on m'a judicieusement prêté est truffé de petits bouts de papier !!
Quelques extraits seulement...(parce qu'il faut bien choisir !)
"Jeudi 3 février - Saint Blaise - Toute la nuit cent mille réveille-matin ont marmité à gros bouillons dans ma tête pour mieux m'empêcher de dormir. Au lever, me voici pire qu'une charette de chiens.
Je me régale de toutes ces choses effroyables et bien atroces qui brinquebalent dans ma caboche, pensant en tirer profit pour une page, un poème, une note...
L'heure de la feuille blanche me trouve le crâne creux, vidé de toute émotion. Je connais !... Insaisissables, les bandits voleurs de mots sont venus qui ont tout emporté !"
"Mardi 29 mars - Sainte Gwladys - Il y a comme quelque chose d'inépuisable et d'inachevé dans tout poème. Quelque part un mot console et épouvante, surprend parfois ; mais toujours fait signe et nous appelle. Invite à poursuivre l'immobile voyage.
Surgit soudain l'idée du sang, sans qu'on puisse l'attribuer en bonne raison au poème seul. Ou bien s'exhale une odeur ancienne de buanderie, qu'accompagne aussitôt le souvenir fragile de vieilles lessiveuses en ferblanterie. D'autres fois, c'est un ciel du même bleu que la nostalgie qui doucement se découvre, et vous porte à rêver...
Ainsi le lecteur affranchi peut-il prendre sa propre part à l'existence même du poème. Parce que loin de contraindre et d'enfermer dans le mot, la poésie - toujours - tient les portes de la vie larges ouvertes."
"Dimanche 3 avril - Pâques - Jamais nous ne mettons de nappes sur la table. Toujours nous la tenons bien cirée, brillante et lisse. C'est dommage, parfois, cette absence de nappe. En en soulevant un coin on pourrait en effet facilement voir, par en dessous, les jours passer."
"Dimanche 23 octobre - Saint Jean - Oh là là!..." (ma préférée parce que inattendue ;o))
"Vendredi 25 Novembre - Sainte Catherine - Rien n'est plus simple que le linge qui sèche sur le fil tendu entre le cerisier et l'acacia. La mésange qui se pose, légère, à côté des serviettes à carreaux rouges et bleus a tout compris. Et la voilà qui s'envole avec le vent faisant un instant vraiment bouger la vie.
Le front contre la vitre, l'oeil loin au-delà, on prend ainsi l'exacte mesure du temps. Toute gesticulation devient vite dérisoire quand on sait le discret travail de l'arbre, l'infinie persévérance des hautes herbes, l'ombre qu'il faut encore au jour pour lentement devenir la nuit.
Ils ne savent pas, ceux qu'une telle sagesse porte à sourire, quelle rare patience réclame chaque aube nouvelle et que vouloir forcer l'allure ne mène jamais nulle part."
"Samedi 31 décembre - Saint Sylvestre - Minuit, je jette un truc complètement cassé dans un lit en cage de fer et finalement le truc y trouve un sommeil qu'il voudrait sans réveil. C'est moi."
Sa bibliographie et un texte à lire sur remue.net - On peut l'entendre et le voir sur le site du Matricule des Anges
17 août 2009
Leslie Marmon Silko
Un jour une histoire arrivera dans ta ville.
Elle viendra de très loin,
du sud-ouest ou du sud-est -
les opinions divergeront.
L'histoire peut arriver portée par un étranger
ou par le marchand de perroquets.
Mais quand tu l'entendras,
tu sauras que c'est le signal...
Une citation extraite de La liane du désir.
23 juin 2009
Ecrire...
"J'ai toujours eu un peu de mal à parler et à dire le fond de ma pensée. Je préfère écrire. Il me semble alors que les mots deviennent très dociles, à venir me manger dans la main comme des petits oiseaux, et j'en fais presque ce que j'en veux, tandis que lorsque j'essaie de les assembler dans l'air, ils se dérobent."
Phrase extraite de Le rapport de Brodeck de Philippe Claudel, qui est curieusement pour moi un abandon de lecture...je n'ai pas réussi à dépasser les 50 premières pages, à m'intéresser à l'histoire, je n'ai pas insisté, étrange, dommage.
18 juin 2009
Le vice de la lecture
"Se forcer à lire - "lire par volonté", en quelque sorte - n'est pas plus lire que l'érudition n'est la culture. Lire vraiment est un réflexe ; le lecteur-né lit aussi inconsciemment qu'il respire ; et pour pousser l'analogie plus avant, lire n'est pas plus une vertu que respirer. Plus on confère à l'acte du mérite, plus il en devient stérile. Qu'est-ce que lire, en dernière instance, si ce n'est un échange de pensée entre écrivain et lecteur ? Si le livre entre dans l'esprit du lecteur tel qu'il a quitté celui de l'écrivain - sans aucune des additions et modifications inévitablement produites par l'irruption de nouveaux corps de pensées-, alors il a été lu en vain. Dans ce cas-là, il va sans dire que le lecteur n'est pas toujours à blâmer. Il y a des livres qui restent de marbre - incapables de transformer ou d'être transformés-, mais ceux-là ne comptent pas en littérature. La valeur des livres est proportionnelle à ce que l'on pourrait appeler leur plasticité - leur capacité à représenter toutes choses pour tous, à être diversement modelés par l'impact de nouvelles formes de pensées. Là où, pour une raison ou une autre, cette adaptabilité réciproque manque, il ne peut y avoir de réelle relation entre le livre et le lecteur. En cela, on pourrait dire qu'il n'y a pas de critère de valeur abstrait en littérature : les plus grands livres jamais écrits valent pour chaque lecteur uniquement par ce qu'il peut en retirer." (extrait)
Quatrième de couverture : "Dans ce texte paru en 1903 dans une revue littéraire américaine, la romancière Edith Wharton (1862-1937) dénonce l’obligation sociale de la lecture, nuisible à la littérature et fatale à l’écrivain."
ISBN 978 2 916136 17 2 - 5€ - mars 2009
NB ce soir : attention , ne vous y méprenez pas, (hors de l'extrait que je vous donne au dessus) ce livre peut aussi irriter, déranger les blogueuses littéraires que nous sommes...voir mon avis dans mes réponses à vos commentaires juste en dessous ! - Vous trouverez ici l'avis de Levraoueg que je rejoins complètement... (merci Aifelle !) et dont l'article s'intitule "Edith Warthon n'aimerait pas les blogs de lecture".
11 juin 2009
Denise Jallais ~ Les couleurs de la mer (extraits)
"L'hiver est comme une orange ouverte
Et je suis assise au fond de l'hiver
A manger des pépins
Toi, tu lis le journal
Et son ombre sur le mur
Est comme une feuille de Yucca
Dans un jardin"
"Assise sur la dune
Je regarde les feux du carrefour
Rouges pour arrêter ton coeur
Jaunes pour t'ensoleiller
Verts pour te permettre
Et les voitures roulent sous la pluie
Comme dans une brume jaillissante
Vers l'odeur mêlée de la plage et des chênes verts
Je regarde les feux du carrefour
Sages comme des phares de mer
Et ton ombre changeante
Qui grandit lentement
Du fond de la route"
"Mon corps dans tes yeux
Allume de petits poignards verts
Tu aimes mes cheveux et mes jambes
Mon coeur et ma bouche
Mais moi je n'aime plus t'aimer"
(Seghers, 1956)
02 juin 2009
Une pause de quelques jours
"[...] le temps n'est jamais perdu, il est en avance, il se cache, se liquéfie, fait des boucles..., mais il n'est jamais perdu, c'est nous qui le sommes."
Antonio Tabucchi
Cette phrase est tirée d'un article du Monde des livres du 28/5/9
qui traite du dernier roman de l'auteur "Le temps vieillit vite".
Le temps de retrouver le fil de mon temps, je vous dis à très bientôt !
PS : En sus, je vous fais un petit point "livres voyageurs"...
Le Alice Munro est en ce moment chez Martine, il ira ensuite rejoindre Liliba avant de rentrer à la maison...
Pardonner est chez Leiloona...suivront Nanne, Saxaoul, KLoelle, Tristale et Bel Gazou...
Dis oui Ninon est chez Nanne...puis se rendra successivement chez Gambadou, Alex, Thaïs, Odilette, Stéphie, Liliba, Saxaoul, Karine...
Sont également partis Le goût des abricots secs, en lice pour le prix Biblioblog 2009 (en ce moment chez Virginie), et Cochon d'allemand qui a repris la route pour faire une halte chez Liliba !
26 mai 2009
J'ai tant rêvé de toi
J'ai tant rêvé de toi que tu perds ta réalité.
Est-il encore temps d'atteindre ce corps vivant et de baiser sur cette bouche la naissance de la voix qui m'est chère ?
J'ai tant rêvé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine ne se plieraient pas au contour de ton corps, peut-être.
Et que, devant l'apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne depuis des jours et des années, je deviendrais une ombre sans doute.
O balances sentimentales.
J'ai tant rêvé de toi qu'il n'est plus temps sans doute que je m'éveille. Je dors debout, le corps exposé à toutes les apparences de la vie et de l'amour et toi, la seule qui compte aujourd'hui pour moi, je pourrais moins toucher ton front et tes lèvres que les premières lèvres et le premier front venu.
J'ai tant rêvé de toi, tant marché, parlé, couché avec ton fantôme qu'il ne me reste plus peut-être, et pourtant, qu'à être fantôme parmi les fantômes et plus ombre cent fois que l'ombre qui se promène et se promènera allègrement sur le cadran solaire de ta vie.
Robert Desnos, Corps et biens


























