05 septembre 2011

Les oiseaux de paradis, Lise Benincà... Rentrée littéraire 2011

Je m'accroche à cette idée : il est normal de disparaître. Il y a de belles morts. Il y en a de stupides.

les_oiseaux_de_paradis"Je lui ai raconté, le silence inhabituel du soir, les deux oreillers, les placards pas encore vidés, la radio le matin qui ne s'allume plus toute seule, c'était lui, quand je me levais, les informations qu'il écoutait avant de partir, les deux brosses à dents, je n'arrive pas à jeter sa brosse à dents ai-je dit à Flavie [...]."

Samuel ne supporte plus de partir en déplacement, il se sent de plus en plus étranger à l'étranger. Dans cinq jours je reviens, promet-il.
Le jour J, sa compagne l'attend, guette le bruit de sa valise contre les marches de l'escalier qui mène à leur appartement. Mais c'est le téléphone qui sonne. On lui apprend l'accident, au Brésil, sur le chemin de l'aréoport. Samuel revient, mais mort. Enfermée dans sa douleur, la narratrice tente de trouver un chemin via ce qui lui semble rassurant et stable dans sa vie, le langage des molécules du corps par exemple, sa composition organique, les mots. Elle est par ailleurs traductrice de manuels scientifiques...

J'ai retrouvé avec plaisir l'écriture de Lise Benincà dans ce roman, après avoir tellement aimé son précédent récit Balayer, fermer, partir, un énorme coup de coeur de 2008. Ici, il est question du deuil et de la manière de reprendre pied dans l'après, pour ceux qui restent... Tout peut faire sens, comme cette phrase anodine, inattendue, entendue lors d'une soirée et qui évoque les oiseaux de paradis.
Ce roman laisse le pathos de côté pour nous dresser l'histoire d'une résurrection en apnée. En périphérie, de beaux portraits se dessinent, comme celui de Flavie, la soeur énigmatique de Samuel, modèle nue.
Une lecture à faire pour ses magnifiques fulgurances d'écriture et pour tout l'espoir qu'elle donne en la faculté de la vie à reconstruire.

bouton3 Editions Joelle Losfeld - 13.50€ - Août 2011 challenge_1_

Un grand merci à Lise Benincà !!

Une lecture du Challenge 1% rentrée littéraire
Mené cette année par Hérisson
7/7 (Challenge terminé !!)

"Je pense à Samuel. Je pense : Reconnaît-on le paradis au fait que les oiseaux n'ont pas besoin de s'y poser ? Est-ce tout ce qu'on est capable d'imaginer ?"

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04 septembre 2011

En cours de lecture...

sous_le_bureau"Je suis assise au pied du bureau. Je suis assise sous le bureau. Je suis assise par terre sous le bureau et je ne vais plus me lever. Je ne vais plus me lever. Je suis assise pliée en deux sous le bureau, dans l'espace noir sous le bureau, dans l'espace noir sous le bureau où personne ne s'assied jamais, où personne ne pense même à s'asseoir, c'est trop petit et c'est trop noir et dans cet espace trop petit et trop noir il ne tient que moi pliée en deux et je n'en sortirai plus. Je vais trembler sous le bureau dans le noir jusqu'à oublier la cause même du tremblement de mon corps et plus rien au dehors ne m'appelle, il n'y a plus rien au dehors qui puisse m'appeler, le téléphone peut continuer de sonner, les enfants dans la cour de l'immeuble continuer de crier, et le soir sur la ville qui commence à tomber, les réverbères s'allument et c'est la nuit qui tombe, le silence de la nuit et les bruits qui tombent les uns contre les autres, les mêmes bruits que la nuit d'hier, les mêmes bruits étouffés et les pas des voisins sur le parquet au-dessus de ma tête, au-dessus du bureau, je suis sous le bureau et aucun bruit ne pourra m'en déloger, je suis repliée sous le bureau dans le noir et tout l'espace autour, tous les bruits et l'espace de la ville et du monde me font mal au coeur et mon corps tremble d'entendre encore résonner au-dehors les bruits de la nuit qui tombe, je reste assise et je ne me lèverai pas, la nuit peut tomber et les jours se lever, je reste assise jusqu'à oublier le tremblement de mon corps et la tête repliée sur les genoux je reste cachée à la face du monde sous le bureau de Samuel, sous le bureau de Samuel qui m'enlace comme un grand corps pour m'étouffer aux bruits du monde qui tombe."

Extrait (magnifique !!) de Les Oiseaux de Paradis de Lise Benincà, Août 2011

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25 mars 2008

Balayer, fermer, partir de Lise Benincà

balayer_fermer_partirFermer une maison suite au décès de son père n'est jamais facile, mais cela l'est encore moins lorsque l'on revient dans ces lieux après tant d'années de rupture. Lorsque notre narratrice se retrouve seule dans son propre appartement, son compagnon parti en déplacement professionnel, la solitude s'empare d'elle, se mélange à ses souvenirs et rejoint la folie de son père pour cette maison construite de ses mains et de sa sueur, les murs deviennent ennemis, l'angoisse prend toute la place. Le soulagement ne pourra venir que de cette idée, imaginer des enfants "dessiner sur les murs de (son ancienne) chambre des bonhommes avec un gros ventre et une bouche qui sourit."

heart Ce que je suis heureuse d'avoir reçu ce livre...

J'ai très vite été touchée par les émotions de cette narratrice, presque dès le début de ce petit roman. Ses étranges manies m'ont semblé si familières : celle de compter les carreaux de la cuisine et de tenter d'en comprendre la logique, celle de rester des heures à observer les détails d'une tapisserie, celle de demeurer songeuse, trempée, assise sur le bord de la baignoire, apparemment sans rien faire, celle de laisser mon imagination s'emparer des lieux, des ombres et des possibles, celle de parfois me laisser doucement sombrer dans ce qui m'émeut et me bouleverse. Et puis, il y a ces allusions, parsemées au fil du récit, aux contes et peurs enfantines, cette fameuse pièce interdite, par exemple, du château de Barbe-Bleu qui m'a moi aussi toujours marquée. Je ne sais pas si ce livre vous atteindra de la même manière que moi, mais je ne peux que vous le recommander !!

Un extrait...
"Mon corps s'est assis sur le bord du lit. La tête penchée dans les mains, je contemple imbécile ce combat qui dessine de petites taches sombres sur le brun du parquet. Je réfléchis. J'essaye de me souvenir. Mon esprit n'a enregistré que des images matérielles, palpables. Pas de sensations, rien d'indéfini. Du concret, qui m'empêche d'établir un lien, quel qu'il soit, entre les évènements de ma vie et cette avalanche interne. A l'intérieur, tout s'effondre. Mon corps est poreux. Mon corps est sujet aux intrusions de l'extérieur. S'il y a un courant d'air, je m'enrhume. Et les mots que j'entends, les mots qu'on me dit. Calme toi, dit Jean. Quelque chose à l'intérieur se dénoue un instant. Le corps est mon lieu. Y suis-je enfermée ?"

Ouf ! Je sais que c'est pour lire ce type de phrases que je lis...

bouton3 Note de lecture : 5/5

L'auteur nous explique d'où vient le projet du livre en postface...
"L'année où j'ai commencé à écrire ce livre, je louais un appartement dont l'une des pièces m'était interdite par les propriétaires. Ce qu'il y avait à l'intérieur, je ne le savais pas. Elle était fermée à clé.
De cette pièce inhabitée (ou habitée par autre chose), et tandis que je vivais autour d'elle, un questionnement a surgi. Que signifie
habiter un lieu ? S'installer dans un lieu qui appartient à quelqu'un d'autre ? Que symbolise cette porte fermée sur un espace intouchable ?"

Ce livre est le cinquième titre de la collection "déplacements" dirigée par François Bon, éd. du Seuil, 13€

Voici un
livres, critiques citations et bibliothèques en ligne sur Babelio.com et je tenais particulièrement à remercier ici Babélio et Guillaume pour me l'avoir gentiment envoyé suite à la défection étonnante des éditions du Seuil.

Une belle critique également sur Ligne de fuite et d'autres échos...

Posté par LESECRITS à 08:08 - - Commentaires [13] - Permalien [#]
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