28 avril 2015

Kinderzimmer, Valentine Goby

kinderzimmer"Mila ne se souvient plus de la date exacte. Le jour où les Belges sont arrivées avec des bébés joufflus, dodus sous la brassière, de kommandos extérieurs, sûrement. Elles serrent contre elle ces bébés splendides, bien nourris, surfaces de peau bombées, rosées, les blotissent dans leurs cous pendant l'Appell. Ils ont des lèvres rouges, pleines de sang rouge. De peaux marbrées laiteuses. Mila les fixe, elle se demande quel âge ils peuvent avoir. Jour après jour ils maigrissent. Ils rétrecissent. Au bout de trois semaines environ, les femmes posent seules."

- Alors quand vous aviez compris que vous alliez à Ravensbrück ?
Cette question d'une élève déclenche chez Suzanne Langlois beaucoup de trouble, elle qui a pris l'habitude de réciter son expérience en éloignant les émotions. Pour se raconter à elle même Ravensbrück, elle ne peut alors être que Mila, quelqu'un d'autre, cette jeune fille enceinte qui ne savait pas où elle mettait les pieds, bien sûr, et qui maintenait très fort la main de Lisette pour y faire ses premiers pas. Bien entendu, elle n'a su le nom de l'endroit qu'après y avoir passé deux mois et ensuite le nom n'a plus eu d'importance car tout a pris de toute façon une consonance gutturale bizarre. Parce qu'après, le combat est de tenir, d'oublier qu'il y a un enfant dans son ventre, d'éviter tout ce qui amène au tri et à la mort, tenir malgré le corps qui lâche, qui pue, et qui disparaît peu à peu sur des jambes chancelantes. Lorsque l'enfant naît, tout devient encore plus une raison de vivre, et de ne pas se laisser sombrer, la présence rassurante de Teresa, le partage pour le bien des enfants, cette Kinderzimmer où les bébés ne vivent pas plus de trois mois, le petit visage de James, les jours qui passent quand même, et les échos muets d'une libération prochaine et possible.

L'écriture de Valentine Goby est dans ce titre encore frappante, directe et belle, malgré l'horreur de ce qui est raconté, exactement celle dont j'avais conservé le souvenir dans le très marquant Qui touche à mon corps je le tue. Et c'est ce qui m'a frappé en début de lecture, cette capacité de l'auteure à nous détacher des émotions fortes que l'histoire pourrait nous insuffler. Et puis, le récit prend de la consistance, les événements s'enchaînent et donnent une image de plus en plus réaliste de l'effroi. Alors, l'écriture de Valentine Goby insuffle alors autre chose, le maigre espoir de voir vivre jusqu'à la fin Mila et son fils, et ce maigre espoir, même s'il s'amenuise de plus en plus, nous tient et nous tire inexorablement jusqu'au terme du récit. Je me suis empêchée d'aller voir des images du camp sur internet, je voulais garder la petite lumière vacillante qui parcourt ce roman en tête, et ne pas douter de l'humanité entière, comme Mila le fait si justement, alors qu'elle égrène chaque geste, chaque parole tue, chaque acte qui lui sauve la vie depuis son entrée à Ravensbrück, et lui permet de croire à un destin protégé.

Lu en grand format, merci ma bibli !! - Sorti en poche aux éditions Babel - 7.80€ - Mars 2015

Quelques autres lectures... A propos de livres - Jérome - Noukette - Saxaoul - Stephie - Sylire (version audio) - Leiloona - Frédérique Martin - ...

En lecture commune aujourd'hui avec Laurie Lit [clic ici]

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22 septembre 2013

Une preuve d'amour ~ Valentine Goby... un coup de coeur !

unepreuvedamour"Exactement Abdou. Les cheveux, une preuve d'amour. Les dents, une preuve d'amour. Le corps, une preuve d'amour."

Dans une classe de collège, on étudie Les Misérables, et on disserte à haute voix sur le cas de Fantine. A-t-elle abandonné sa fille Cosette ? Les élèves sont unanimes et pensent que rien ne peut absoudre cet acte, avoir laissé un enfant innocent entre les mains des cruels Tenardier. Le prof de français est déconcerté et s'attendait plutôt à ce qu'émerge l'idée du sacrifice, ou de la preuve d'amour... celle qu'Abdou finit par presque crier en se levant brusquement, avant de s'enfuir de la salle de classe, puis de l'école. 
Sonia qui vit seule avec son père depuis le décès de sa mère, est intriguée et attirée par ce grand garçon taciturne qui ne reviendra dans le sein du collège qu'après plusieurs jours d'absence. Car derrière l'évocation d'un classique du XIXème siècle se profile la dure réalité de ceux pour qui le nom de Calais évoque la plus haute liberté possible...

Ah là là... Mon petit coeur tout mou n'a su résister, dès les premières pages, à ce petit roman jeunesse là. Les larmes me sont venues aux yeux immédiatement. Et j'ai aimé ce récit porté par l'écriture toujours forte de Valentine Goby. J'ai aimé également cette incursion dans une salle de classe et vérifier encore une fois l'impact de la lecture sur nos actes, même si ici les actes ne sont que de papier.
Un coup de coeur !

Editions Thierry Magnier - 5.95€ - 15 mai 2013 - Merci ma bibli !!

Noté après le billet enthousiaste de Lucie ! [clic

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11 décembre 2011

Des corps en silence, Valentine Goby

descorpsensilence"Les rideaux assortis aux coussins. Elle aurait dit ça en premier, avec une tendresse atroce, si on lui avait demandé ce qui n'allait pas entre elle et Alex : les rideaux assortis aux coussins."

Deux femmes, à un siècle de distance, assistent au terme de l'amour. L'une cherche encore à séduire celui qui part, qui était pour elle l'amant absolu, sans lui son corps n'est plus rien, sans son regard elle n'existe plus. La seconde a décidé la rupture, armée de sa fille de cinq ans elle erre sur la parvis de La Défense, comment aimer encore Alex alors qu'il est devenu pour elle un petit garçon et un étranger ?

Dans Des corps en silence l'écriture de Valentine Goby reste sensuelle et forte, telle que j'en conservais le souvenir depuis mes lectures de L'Echappée ou de Qui touche à mon corps je le tue. Cependant, l'attrait en est resté là pour cette fois. Les histoires racontées ne m'ont pas séduites et le parallèle recherché entre deux femmes que tout semble opposer ne m'a pas convaincue, trop artificiel sans doute... Petite déception, donc, mais ce n'est que partie remise.

Editions Folio - 4.60€ - Septembre 2011

Clarabel est du même avis - L'avis d'Anne (des mots et des notes) dont c'était le première découverte de l'auteure 

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31 mars 2010

L'Echappée, Valentine Goby

l__chapp_e"21 mars, jour du printemps. Soleil éblouissant. Ricochant partout, allongeant de vraies ombres, nettes et noires sur le sol clair. Madeleine marche vers le théâtre, il y a de l'or dans ses cheveux. Elle sent la température de l'air, elle y fait attention. D'habitude ça ne fait rien qu'il fasse chaud ou froid ou tiède, ça n'a pas d'importance, la couleur des feuilles. Aujourd'hui, elles sont vert translucide, presque jaunes, le soleil passe à travers et revèle un réseau de veinules minuscules, dentelle fragile, Madeleine en éprouve un plaisir immédiat. Ce matin, elle est d'accord pour avoir des yeux, une peau, un corps. Joseph Schimmer est de retour."

Madeleine a seize ans. Elle travaille sur Rennes, dans un hôtel, au coeur de l'occupation. Joseph Schimmer est allemand, musicien. Il lui demande un jour, à elle qui ne connaît pas la musique, de devenir sa "tourneuse de pages". Elle accepte, inconsciente, fascinée, séduite, car tout vaut mieux que les sillons de Moermel, la névrose de sa mère, le comportement maniaque de son frère aîné et le silence de son père. De cette union brève, naîtra une enfant blonde aux yeux clairs, Anna, qui entraînera sa mère sous les tondeuses des FFI, et la fera fuir et errer aux quatre coins de France, en recherche de travail et d'oubli...

Je suis fascinée, encore et toujours dans ce texte, par la force d'écriture de Valentine Goby. Elle a une langue riche de mots, de virgules, qui virevolte et pédale (début du roman magnifique). Le thème qui court le long de L'Echappée n'est pas nouveau, il rappelle celui de La femme de l'Allemand de Marie Sizun, mais ici l'originalité tient dans cette manière précise qu'à l'auteure de décrire les sentiments flous et remplis d'intuitions de Madeleine. Et puis, j'ai beaucoup aimé cette fin à tiroirs qu'elle nous propose, comme si, dans la vie, plusieurs destins étaient possibles, atteignables, le jeu du hasard ou des choix. Malgré un thème dur, un beau moment de lecture.

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Note de lecture : 4.5/5 - Folio - août 2008 - 6.10€

Biblioth_que_et_LALLu aussi par Florinette qui le décrit comme magnifique et bouleversant - Un roman fort pour Clarabel - Un livre d'une grande beauté pour Lily - Une réussite pour Alice - Un coup de coeur enthousiaste pour La Pyrénéenne !! - Anne a été prise en cours de route mais est restée jusqu'à la fin sous la magie de ce récit ...

Ma lecture de Qui touche à mon corps je le tue (Mon coup de coeur à moi !!)

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13 mai 2009

Qui touche à mon corps je le tue, Valentine Goby

QUITOUCHEAMONCORPSJELETUEMarie G. attend dans sa cellule l'heure de son exécution. Elle est une "faiseuse d'anges", une des dernières femmes guillotinées.

Lucie L. attend que son enfant sorte d'elle car rien ne doit toucher son corps. Elle procède à son deuxième avortement clandestin, loin d'un mari qui l'aime...sans doute, loin de l'amour de sa mère. Nous sommes en 1943.

Henri D., lui, est le guillotineur, celui qui va tuer la femme fautive, celui qui pense avoir déjà tué sa propre mère...par trop de fatigue et dépuisement. "Vous faites tellement de bruit les enfants. Tu m'épuises, Jules-Henri, tu me tues."

Chaque protagoniste du récit de Valentine Goby suivra le fil de son destin jusqu'au terme d'une histoire qui ne dure que 24 heures et qui oscille sans cesse entre la vie et la mort...

heart Difficile de mettre un coup de coeur sur cette lecture au thème si dur, et pourtant je le fais, avec conviction.
Je dois avouer que j'ai aimé ce livre, son écriture très belle, son thème aussi. Ce récit regorge d'histoires de mères et de désirs d'amour. En suivant les pensées de Lucie L., j'ai songé à April des
Noces rebelles (pour ceux qui l'auraient vu). Il y a chez Lucie ce même désir de vivre sa vie, de maîtriser son corps, ce que les femmes avaient si peu l'opportunité de faire à l'époque. Que de chemin parcouru, mais que de chemin à parcourir encore !
Difficile d'adhérer aux émotions d'Henri D., l'exécuteur !! Et pourtant Valentine Goby parvient à nous faire éprouver de la tendresse pour cet homme, victime d'une hérédité auquelle il n'a pas tenté d'échapper, vicitime de son rôle, et prisonnier de ses sentiments pour les victimes. On imagine très bien les traumatismes qui jalonnent son esprit et qui ont infiltré sa vie.
Difficile de ne pas vouloir en savoir plus sur Marie G., sur ses convictions, mais on la laisse avec l'amour qu'elle porte à ses enfants, et sur cette image de bord de mer avec laquelle tout finit.
Qui touche à mon corps je le tue est réellement un très beau roman.

Un extrait (monologue de Lucie) qui me touche, et que je trouve magnifiquement écrit...
"Est-ce que j'ai eu tort, qui a eu tort de ma mère ou de moi, de mon père, de mon mari, qui n'a pas vu n'a pas su qui j'étais avant que je n'en vienne à ça, risquer ma mort pour survivre, qui n'a pas eu les yeux pour voir, pour me voir, pour ne pas se mirer en moi, qui aurait pu balayer son reflet et me chercher en dessous, me trouver, est-ce que j'ai aimé qu'on me dessine, était-ce plus facile ; ai-je voulu ce rapt de moi-même, ai-je le droit d'être en colère, triste, contre qui, contre quoi ? Est-ce ma faute ? Suis-je victime, bourreau, les deux à la fois, quelle est ma part de consentement, de libre arbitre, où est "je", où est-ce qu'il commence, quand aurait-il dû naître et s'ancrer et dire non refuser repousser tout ce qui n'est pas lui ? Quand devrais-je être quelqu'un et qui pouvait m'aider, ai-je été faible ou juste pas avertie, le temps est-il rattrapable, est-ce que je peux espérer l'homme qui me tiendra au bout de son sexe, dois-je sangloter sur un fantasme, existe-t-il des réponses à mes questions, en moi, hors de moi, faut-il cesser de penser, de sentir, ou bien cette torture en vaut la peine parce qu'à la fin, peut-être, il y a une promesse de bonheur, ce que j'entrevois du bonheur, une sorte de plénitude où coexistent mon corps ma voix ma tête dans une seule enveloppe palpitante, et tout bat en même temps ? Ai-je raison de vouloir ? D'espérer ?"

Valentine Goby parle ici de son livre...

bouton3 Note de lecture : 5/5

ISBN 978 2 07 012057 4 -13.90€ - 09/08

La très belle lecture de Clarabel - Celle plus réservée de Chiffonnette - La pyrénéenne l'a trouvé froid - Je partage l'avis de Elfe, bouleversée - Les autres lectures sont chez BOB...

Posté par LESECRITS à 06:56 - - Commentaires [31] - Permalien [#]
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